Covid-19 : Comment s’organise la recherche à l’AP-HP ? Interview exclusive.

Rencontre avec Hélène Cart-Grandjean, Directrice de la Recherche, de l’Innovation et des Maladies rares d’« AP-HP Centre-Université de Paris » et Hélène Coulonjou, Directrice Adjointe de la Direction de la Recherche Clinique et de l’Innovation de l’AP-HP.

Pour mener la lutte contre l’épidémie due au virus Covid-19, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, établissement public de santé universitaire qui exerce le rôle de centre hospitalier régional pour Paris et l’Ile-de-France s’est organisé pour apporter les réponses les plus efficaces possibles. La première d’entre elle passe par l’organisation de la recherche, une arme déterminante et pourtant méconnue du grand public. 
Rencontre avec Hélène Cart-Grandjean, Directrice de la Recherche, de l’Innovation et des Maladies rares d’« AP-HP Centre-Université de Paris » et Hélène Coulonjou, Directrice Adjointe de la Direction de la Recherche Clinique et de l’Innovation de l’AP-HP.

Dans la lutte contre le Covid-19, on parle beaucoup des soignants et un peu moins de tous les chercheurs qui tentent de trouver des thérapies. Que pouvez-vous nous en dire ?

Hélène Cart-Grandjean : Cette lutte contre l’épidémie est un travail collectif de tous les instants. Jours et nuits, week-end compris. Les médecins à l’hôpital sont à la fois cliniciens et chercheurs et sont parfaitement bien placés pour imaginer toutes les solutions thérapeutiques possibles pour soigner les patients. Et pour accompagner cette créativité et offrir aux patients les soins les plus innovants, il faut rassembler de multiples compétences pour instruire les projets présentés aux autorités réglementaires, allouer les financements apporter un soutien à la définition du protocole de recherche. 
L’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, ce sont 100 000 personnes qui assurent 10 % de l’offre de soins nationale et c’est également le premier promoteur d’essais cliniques en France et en Europe.

La recherche est une matière complexe soumise à des contraintes. Comment cela s’organise-t-il dans un environnement public ?

 Hélène Coulonjou : Le terme de « recherche » recouvre la recherche clinique que l’on qualifie aussi d’appliquée et qui naît d’une idée des cliniciens, les gens qui soignent les patients. Son but est d’évaluer la sécurité, l’efficacité mais aussi l’efficience d’une stratégie thérapeutique. Elle complète la recherche fondamentale dont le but consiste à comprendre le phénomène observé. Ces deux aspects sont très complémentaires et la grande force de l’AP-HP, c’est justement de disposer de cliniciens-chercheurs qui enseignent dans les Universités et travaillent aussi pour des laboratoires de recherche comme par exemple l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) ou le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). Ce melting-pot est tout particulièrement favorable à l’innovation. C’est une véritable force dans la lutte contre le Covid-19.

Comment s’organise la recherche à l’AP-HP ?

 Hélène Coulonjou : L’idée est de coordonner la recherche. Si plusieurs cliniciens-chercheurs travaillent sur un même projet, il faut pouvoir leur dire qu’il est important de coopérer. A notre niveau, au sein du comité de pilotage « Recherche Covid-19 AP-HP », plus de 140 projets de recherches ont été présentés depuis le début de la crise. Le but de ce comité est de donner la priorité aux recherches en fonction de ce que nous jugeons utile aux patients, notamment les essais cliniques à visée diagnostique et thérapeutique. Nous travaillons bien évidemment avec les acteurs nationaux tel que le consortium REACTing (REsearch and ACTion targeting emerging infectious diseases) créé en 2013, peu avant l’épidémie de virus Zika en Polynésie, qui regroupe l’Inserm et de l’Alliance Nationale pour les sciences de la vie et de la santé (Aviesan) à l’initiave du consortium, les Centres Hospitalo-universitaires français dont l’AP-HP…

 Ce type d’organisation est-il compatible en période de crise ?

Hélène Coulonjou : Tous les acteurs (administratifs, financiers, …) ont été très réactifs. Dans cette lutte contre le Covid-19, le délai moyen de mise en œuvre des recherches cliniques (entre la proposition du sujet et la mise en œuvre réelle avec des patients) est passé d’une moyenne de 9 mois à moins de 10 jours dans certains cas. Cette réduction des délais a notamment reposé sur la simplification des protocoles de recherche et sur un dispositif accéléré d’autorisation réglementaire auprès de l’Agence nationale pour la sécurité du médicament (ANSM) et de la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés). Dans certains cas, cette dernière a donné des autorisations en 3 heures. De leur côté, les comités de protection des personnes, agréés par le ministère de la santé et chargés bénévolement d’évaluer l’éthique, le bien-fondé et la qualité des recherches ont aussi répondu présents et n’ont pas hésiter à se réunir le week-end.
Ce gain de temps a ainsi été obtenu sans pour autant contrevenir aux règles scientifiques, juridiques et à celles relatives aux droits des patients. C’était évidemment indispensable.
Nous pourrons tirer un enseignement de cette réactivité et imaginer des axes d’améliorations pour des temps plus calmes.

Qu’en est-il de la mobilisation des bénévoles ?

 Hélène Cart-Grandjean : Elle est exemplaire et à tous les niveaux. Par exemple, les étudiants de grandes écoles d’ingénieurs se sont mobilisés de manière massive. Les instituts de recherche rattachés à notre groupe hospitalo-universitaire au sein de l’Université de Paris nous apportent un concours très précieux tant sur le plan de l’équipement que du personnel.
Et puis, il y a aussi ces initiatives formidables comme ce consortium de chercheurs-cliniciens et d’étudiants ingénieurs en grande école baptisé 3D4Care. En quelques semaines, ce consortium a conçu, testé en vie réelle et mis en production des centaines de visières de protection pour les personnels soignants à partir d’imprimantes 3D. Au-delà des soignants des services de réanimation, ce type d’équipement est primordial pour ceux qui travaillent plus particulièrement en unités de gériatrie où il est parfois bien difficile de faire porter un masque à un patient.

Le nerf de cette guerre contre le Covid-19 reste tout de même le financement ?

Hélène Cart-Grandjean : La recherche nécessite des financements spécifiques, en dehors des circuits de financement habituels de l’hôpital sur les soins. Ces financements passent par des appels d’offres nationaux ou européens. Aujourd’hui, grâce à la générosité des Français et de certaines institutions, et notamment au travers de la Fondation AP-HP pour la recherche, il nous est possible d’amorcer ou de financer une partie d’un projet de recherche, dès lors que le protocole scientifique est fondé, validé par notre comité de pilotage de la recherche AP-HP et qu’il a obtenu toutes les autorisations réglementaires administratives. De ce point de vue, la donation faite par AGIPI pour le projet porté par le Pr Elie Mousseaux à l’Hôpital Européen Georges Pompidou est fondamentale car elle constitue un signal fort adressé aux médecins dans leur lutte contre le Covid-19.

En savoir plus sur le Fonds AGIPI Solidarité COVID-19

 

Interview réalisée par Gilles Petit - Publiée le 9 avril 2020.

 

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