La crise du Covid-19 remettra-elle en cause le financement de la transition écologique ?

 

 

Warin Buntrock, adjoint du Directeur de la Gestion de BFT Investment Managers et en charge de la gestion financière de l’unité de compte AGIPI Grandes Tendances.

Il répond aux questions d’AGIPI sur le thème : « La crise du Covid-19 remettra-elle en cause le financement de la transition écologique ? ». 

 

Alors que la crise sanitaire se transforme en crise économique, l’écologie est-elle encore une préoccupation qui compte ? 


La crise du Covid-19 nous a fait prendre conscience du poids réel de nos activités économiques sur notre environnement. Le fort ralentissement économique a permis une réduction drastique des émissions mondiales de CO2. D’après une étude publiée par « Nature Climate Change » , celles-ci devraient baisser d’environ 4 % à 7% par rapport à 2019, la plus forte diminution annuelle enregistrée depuis la Seconde Guerre Mondiale. Mais cette baisse ne durera pas, car, fort heureusement, l’activité économique est en train de reprendre rapidement. La réduction drastique de l’activité économique n’est certainement pas la solution au changement climatique mais la crise du Covid-19 pourrait accélérer la transition écologique pour répondre à l’urgence climatique.

 

Y a-t-il un lien entre la crise du Covid-19 et la crise écologique ?

Nous sommes en train de découvrir qu’il y a vraisemblablement un lien entre la pandémie et la crise écologique. L’intensification des activités humaines a fini par endommager nos écosystèmes en mettant en péril les barrières d’espèces. La survenance d’une pandémie était dès lors hautement probable et l’intensification des échanges mondiaux a favorisé sa propagation rapide.

 

La crise actuelle était parfaitement prévisible. Pourquoi ne nous sommes-nous alors pas mieux préparés pour y faire face ? 

Le risque d’apparition d’une pandémie avait bien été identifié par les spécialistes. Il figurait en effet en 2019 à la 4ème place de l’étude annuelle du Cambridge Centre for Risk Studies  sur les principaux risques systémiques, c’est-à-dire les risques d’effondrement complet d’une société ou d’une économie. Seuls la datation et le lieu de survenance n’étaient bien évidemment ni connus et ni prévisibles. C’est là que réside la difficulté : malgré la forte probabilité de survenance d’une pandémie au niveau mondial et la certitude du coût exorbitant de celle-ci, nos sociétés ne se sont pas préparées à cette éventualité. 
La pandémie nous a fait prendre conscience de la fragilité de nos sociétés et de nos économies et du fait que nous sommes exposés à des risques systémiques, multiformes.
Le changement climatique est un autre exemple bien connu de ce type de risque. Nous savons que si aucune action n’est entreprise aujourd’hui, la température va s’élever de 6 à 7° Celsius d’ici 2100, selon deux simulations concordantes publiées par Météo France et le CEA en 2019, et provoquer une hausse du niveau des mers. D’ici 50 ans, la moitié de l’humanité devra alors vivre dans des conditions climatiques proches de celles du Sahara. S’il est ainsi aujourd’hui bien connu que le réchauffement climatique aura des conséquences dramatiques, nos économies et nos sociétés sont toujours réticentes à  réagir. Nous considérons la plupart du temps, collectivement, que la crise sera gérable jusqu’au point de non-retour. Une action préventive serait pourtant, dans la majorité des cas, beaucoup moins coûteuse. 
La perte de la biodiversité pourrait aussi avoir un impact dévastateur sur notre chaîne alimentaire, mais, à nouveau, cela ne suffit pas à nous faire réagir. Nous sommes prêts à prendre le risque d’un effondrement de notre système alimentaire. La crise du Covid-19 montre pourtant qu’il est possible de trouver les ressources financières. Elle souligne également que nous sommes souvent incapables de réagir préventivement.

 

Quelles leçons tirer de la dernière crise financière de 2008 et 2009 ?

Après la crise de 2008, les plans massifs de soutien publics à l’économie avaient conduit à une forte hausse des émissions de CO2. L’espoir est de voir ceux d’aujourd’hui, 12 ans après, contribuer à la transition énergétique.
Tout comme en 2008, il est évident que la priorité des gouvernements dans les prochains mois sera la relance de l’économie. Pourtant, vu l’ampleur de la récession, les montants mobilisés par les plans de relance sont d’une dimension sans précédent dans l’histoire économique. Cela va structurer l’économie dans les prochaines années.
Les gouvernements et les entreprises auront deux choix : soit ils relancent dans l’urgence le mode de développement encore trop carboné et donc non soutenable à long terme, soit ils en profitent pour accélérer le basculement vers une énergie et des transports bas carbone avec des bénéfices économiques à long terme.

 

Les investisseurs peuvent-t-ils jouer le rôle de catalyseurs de la transition énergétique ?

Nos sociétés avaient bien commencé à prendre conscience de l’urgence climatique et de la nécessité de changements radicaux dans nos modes de vie et nos modes de production de biens et services sans en tirer pleinement les conséquences. Les investisseurs pourraient, à côté des pouvoirs publics, jouer un rôle clé dans la transition énergétique.
Les investisseurs privés ne vont pourtant pas simplement investir pour empêcher une nouvelle crise systémique. Les 17 objectifs de développement durable définis en 2015 par l’ONU pour promouvoir un meilleur avenir pour les générations futures ont pourtant été adoptés par beaucoup d’acteurs financiers alors qu’ils s’adressaient au départ plutôt aux autorités publiques. Un alignement d’intérêts semble naître entre les sphères publiques et privées. Un nouveau modèle économique qui intègre progressivement le véritable coût du changement climatique et d’autres risques écologiques se met progressivement en place sous l’impulsion des pouvoirs publics. Ceci rend dès lors les investissements « durables » plus attractifs financièrement pour les entreprises et, par ricochet, aussi pour les investisseurs.
Des études académiques de plus en plus nombreuses démontrent que les facteurs ESG (environnementales, sociales et de gouvernance) comme le changement climatique sont de plus en plus considérés par les investisseurs comme un facteur-clé dans la rentabilité à long terme.  Les entreprises trop polluantes et qui ne prennent pas les mesures indispensables pour adapter leur modèle économique à des réglementations environnementales de plus en plus strictes sont délaissées par les investisseurs. De nombreuses études montrent d’ailleurs que les entreprises intégrant des facteurs extra-financiers ESG dans leur gestion ont généralement de meilleures performances boursières. Depuis le début de l’année l’indice MSCI Europe SRI, performances nettes de dividendes réinvestis, composé uniquement des meilleures entreprises appliquant des critères ESG affiche une performance dépassant de 5 % celle de l’indice MSCI Europe qui inclut tous types d’entreprises. Sur 10 ans, l’indice MSCI Europe SRI gagne en moyenne chaque année 2,6 % de plus que l’indice MSCI Europe traditionnel.

Est-ce qu’une meilleure transparence pourra contribuer à enclencher un cercle vertueux ?

Plusieurs initiatives ont été prises ces dernières années pour inciter les entreprises à communiquer sur leur exposition aux risques climatiques. L’article 173/4 de la loi sur la transition énergétique française oblige ainsi les entreprises à communiquer sur leurs émissions de gaz à effet de serre qu’elles soient « directes » ou « indirectes », c’est-à-dire en amont et en aval de leur propre production. Le reporting type, basé pour le moment sur le volontariat et proposé par la « Task Force on Climate Related Financial Disclosures » en 2017, promeut ainsi une meilleure information des investisseurs pour évaluer ces risques. Ces derniers pourront ainsi prendre leurs décisions en toute connaissance de cause ce qui incitera les entreprises à passer à l’action et à mieux intégrer le risque climatique dans leur stratégie de développement. Les entreprises conformes à une analyse ESG deviendraient plus attractives pour les investisseurs et un cercle vertueux s’enclenchera. 

 

La crise actuelle peut-elle changer la donne ?

L’histoire nous enseigne que les crises telles que les guerres, les famines et les pandémies, souvent tragiques, peuvent être de puissants accélérateurs de changements et de progrès. La crise du Covid-19 pourra ainsi devenir le catalyseur décisif pour construire un avenir plus durable.


Article achevé de rédiger le 09 juin 2020 en partenariat avec Exiom Partners.