Crise économique ou changement de modèle ?

Interview de Jean-Hervé Lorenzi, Président du Cercle des économistes

Jean-Hervé Lorenzi, Président du Cercle des économistes, nous donne son éclairage pour mieux comprendre la crise économique et ses impacts sur un probable changement de modèle. 

Certains comparent l’impact de la crise du Covid-19 à celui de la crise de 2008 ou de 1929. Où se place cette crise ?

Les crises de 2008 ou de 1929 ont été des crises financières causées par un effondrement de la confiance des investisseurs dans la valeur des entreprises. Le cas de 1929 a été accentué par une série de mesures partiellement stupides qui ont entrainé le passage d’une crise financière à une crise d’économie réelle, et qui ont conduit au développement du protectionnisme en 1933. En regardant les chiffres, on voit que le PIB américain n’est remonté à son niveau d’avant crise qu’en 1943 et que cette crise a donc connu un cycle de reprise très long.
Pour la crise de 2007-2008, la chute de Lehmann Brothers fut le phénomène de révélation d’une crise mondiale, qui était là aussi une crise financière. Il s’agissait d’une crise de la dette, mais une crise de la dette privée. On entend toujours parler de la dette publique mais la dette privée est beaucoup plus dangereuse. Dans cette crise les gens ne pouvaient pas rembourser leurs emprunts, ce qui a conduit à une crise qui s’est aussi propagée à l’économie réelle. S’en sont ensuivies, des mesures très rapides et intelligemment menées par le FMI à l’époque dirigé par Dominique Strauss Kahn, et surtout dans une forte coordination de l’ensemble des pays du monde.

La crise que nous vivons aujourd’hui est une crise inédite dans l’histoire du monde moderne. Il s’agit d’une crise où l’appareil de production ne peut pas fonctionner car les gens sont confinés. C’est donc une crise de l’offre, et c’est très particulier. Sa seconde caractéristique est qu’il n’y a aucune coordination internationale. On le voit dans les difficultés internes à l’Europe mais aussi dans les rapports entre les Etats-Unis, la Chine et l’Europe.

C’est donc une crise qui n’a rien à voir avec celles qui l’ont précédées. Le sujet n’est pas de redresser les marchés financiers. C’est important, bien entendu, mais ce n’est pas le levier qui amorcera la reprise. Les clés de la reprise résident dans la remise en fonctionnement de l’économie réelle, c’est-à-dire que les gens retrouvent un travail et que l'on puisse produire à nouveau des biens et des services. On devrait d’ailleurs assister à une transformation assez radicale du fonctionnement de l’économie réelle mondiale, ce qui ne fut ni le cas en 1929 ni en 2008.

Cette crise pose nécessairement la question de la re-régionalisation de certaines industries stratégiques (pharmacie, santé) ? Voit-on dans cette crise les limites de la globalisation ?

Oui, et c’est en cela que la réalité de la reprise est très compliquée. Il y a d’abord un aspect d’urgence : limiter le nombre de chômeurs et la perte en PIB dès que nous aurons la capacité de remettre les gens au travail. Ensuite, il faut anticiper ce qui va se passer dans un univers qui était déjà en décroissance avant même la crise. L’économie mondiale était déjà en baisse significative de croissance passant de 5 % avant 2008 à 3 % il y a peu, pour arriver à 2 % en début de la crise, malgré la croissance rapide de certains pays émergents. C’est dans cet univers là qu’il faudra imaginer un modèle de trajectoire de croissance avec une mondialisation qui ne sera pas entièrement remise en cause mais en tout cas fortement amendée.

Un ensemble d’activités va ainsi retrouver le chemin des territoires grâce à la reconstitution de véritables chaînes de valeur européennes autour notamment des problèmes d’environnement.

Cette réorientation de la croissance se fera donc au profit de deux éléments. Premièrement, la réappropriation d’une partie de la production qui permettra, entre autres, de regénérer des territoires français qui sont à l’abandon et qui souhaitent retrouver de l’activité. Deuxièmement, la prise en compte des problèmes environnementaux, des phénomènes sociétaux, la prise en charge des systèmes de santé, ainsi que l’appropriation des problèmes liés au vieillissement qui constituent un point très important pour comprendre le ralentissement de l’économie mondiale.

Ce sont ces deux phénomènes qui vont en réalité modifier la trajectoire de l’économie telle qu’on l’avait imaginée jusqu’à présent.

Ne s’agit-il pas d’une tendance plus de fonds, observée déjà avant cette crise avec l’élection de Donald Trump ou le Brexit ?

Le Brexit ne peut pas être caractérisé comme un problème de protectionnisme. Jusqu’à preuve du contraire les tarifs douaniers n’ont pas changé, il s’agit plutôt d’une volonté de mener sa barque de façon individuelle. C’est très différent de la politique de Trump, qui considère qu’il faut se réapproprier une partie de l’activité. C’est dommage que cela soit énoncé par un personnage qui ressemble à docteur Folamour, mais qui exprime quand même quelque chose de très profond. D’ailleurs, si les démocrates gagnent les élections de fin d’année, ils reprendront une partie de ce thème, formulé bien sûr différemment. Il traduit en fait une sensibilité plus générale et présente dans presque tous les pays développés, centrée sur le fait que la globalisation a été très loin, au détriment de la qualité, des compétences, de la qualification et du talent, au bénéfice de biens de consommation moins chers.

C’est d’autant plus important en France car ce qui est gagné sur les biens de consommation moins chers est reperdu sur l’augmentation des cotisations sociales destinées à financer l’accroissement du nombre de chômeurs créé par ce mouvement de délocalisation. Au final, on s’aperçoit avec un œil macro-économique que les gains sont beaucoup moins importants que ce que l’on avait imaginé.

Finalement, ce phénomène de relocalisation prendra des formules multiples. Aux Etats-Unis, il prendra plutôt la forme d’une guerre commerciale parce que c’est le tempérament de Trump. En Europe, il prendra la forme d’une modification de la politique commerciale intégrant, par exemple, des problèmes de tarif carbone qui concernent surtout les produits qui viennent de Chine.

Ce qui se passe sur le pétrole est-il l’illustration de cette guerre économique ?

Oui, et une des principales. Contrairement à ce que l'on aurait pu penser, l’affaire de la baisse de prix du pétrole est une bagarre entre l’Arabie Saoudite et la Russie. Dans les faits, ces deux pays se sont alliés dans l’idée d’attaquer et de limiter la production américaine de pétrole et de gaz de schiste. Il s’agit d’un pur élément de stratégie. En regardant l’évolution de l’offre et de la demande de pétrole pour les années qui viennent, on s’aperçoit que l’offre est, quoiqu’il arrive, supérieure à la demande. On peut donc prévoir, et depuis quelques temps avant la pandémie, un prix du pétrole qui restera aux alentours de 50 à 70 dollars le Brent, loin des 100 $ connus dans le passé.

Enfin, dans la lutte entre la Russie, l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis, ces derniers ont quand même des cartes à jouer. Ils ont la main sur les sanctions commerciales infligées à la Russie et peuvent jouer sur la protection militaire offerte à l’Arabie Saoudite. Ils les joueront probablement dans les semaines qui viennent pour fixer un prix d’équilibre du pétrole entre 50 et 70 dollars le Brent. Rien ne garantit qu’ils y arrivent facilement, mais quand cela sera le cas, les prix seront stables pour les années qui suivront.

Comment l’Europe pourra tirer parti de tous ces changements de modèle économique ?

Il faut regarder la situation actuelle et ce qui va se passer.
La situation actuelle, c’est un blocage absolu sur l’idée de mutualisation de la dette. Il faut avoir une lecture fine de ces enjeux, notamment de la stratégie des pays du Nord qui ont une position ferme, vraisemblablement agitée par des stratégies plus complexes. L’Allemagne n’est pas très favorable à ces idées, mais il s’agit d’un grand pays qui connaît bien l’histoire qui se ralliera au consensus. Le pays dur de la bande c’est les Pays-Bas, qui joue en fait le rôle de porte-parole des pays européens mais hors zone euro comme la Suède ou la Norvège qui ne souhaitent pas voir cette zone euro se maintenir. La tension est actuellement autrement plus forte que lors de la crise grecque. Il n’y a quand même pas de raisons suffisantes pour imaginer l’explosion de la zone euro, mais attention au risque de cette nature.

En revanche, je crois que dans la sortie de crise, les pays européens, à commencer par l’Allemagne qui commence à sentir le poids de son vieillissement et le ralentissement du commerce mondial qui pèse sur sa croissance basée sur les exportations, mais aussi la France, les pays du Sud et le Benelux, vont enfin comprendre à quel point ils sont porteurs d’une vision et d’une trajectoire de l’économie européenne assez distincte de celle des Américains ou des Chinois. Il va y avoir une prise de conscience du fait que l’Europe est un bloc de pays de très vieille tradition, avec des valeurs communes dont leur vision de la démocratie. Je pense que cette crise, qui ne fait que commencer et qui va se durcir en 2021 avec les événements commerciaux à venir, amènera l’Europe à se ressaisir et à comprendre ses forces et ses points communs pour essayer de bâtir un schéma politique original qui donnera à l’Europe une sorte de statut de territoire d’exception et de sagesse.

Interview réalisée par Exiom Partners pour AGIPI. Publiée le 20 avril 2020