Enfants et coronavirus : les questions à l’approche de la reprise de l’école

La reprise de l’école est source d’inquiétude pour nombre de Français. Stéphane Dauger, chef du service de réanimation pédiatrique à l’hôpital Robert Debré à Paris, nous livre ses recommandations pour apprendre à vivre avec ce risque permanent.

Interview exclusive

Quelle est votre vision de la situation exceptionnelle que nous sommes en train de vivre ? 
C’est une situation sanitaire très impressionnante. Initialement, la facilité de transmission du virus et les risques de pandémie ont été mal appréciés, en pensant que le virus ne se concentrerait que dans quelques pays asiatiques. Les grandes particularités de cette pandémie ont été l’afflux brutal de patients et un mode de contamination et de diffusion du virus très particuliers, se rapprochant par exemple de la pandémie de grippe espagnole du début du siècle dernier, à la nuance près d’une bien plus grande circulation des individus à la surface du globe. Il faut aussi noter les difficultés de préparation tant d’un point de vue médical, qu’économique et social. Le début a été difficile pour le système de soins, surtout pour les personnels en première ligne, au cabinet, aux urgences, en réanimation. Nous devrons analyser à froid notre degré de préparation. D’autres pays semblent avoir mieux encaissé l’afflux de malades et la gestion globale de la population. Il faudra comprendre et analyser les raisons de ces meilleurs résultats s’ils se confirment.A fin avril, les choses semblent se stabiliser en réanimation. Nous commençons maintenant à préparer la suite : apprendre à vivre avec des patients covid(+) donc contagieux dans les services de soins et anticiper la persistance du virus et d’éventuels rebonds dans les infections, voire une évolution des formes de la maladie par une modification du virus. Toutes ces questions restent malgré tout du domaine de l’inconnu aujourd’hui. 

Comment avez-vous dû réorganiser votre service ? 
Notre service de 20 lits est normalement dédié à la réanimation pédiatrique. Nous avons transféré 14 de ces lits dans une autre partie de l’hôpital pour les enfants non covid, et les 20 lits de notre service ont été entièrement utilisés pour des patients adultes covid(+), avec de très rares cas d’enfants présentant une forme sévère de covid.

Cette réorganisation s’est faite dans de très bonnes conditions. L’hôpital entier s’est mobilisé. Nous avons récupéré du matériel pour ventiler les patients et des pousses seringues un peu partout dans l’hôpital et avons pu équiper tous nos lits.  Nous avons bénéficié du soutien de nombreux personnels médicaux qui sont venus nous rejoindre : d’anciens internes et d’anciens collègues « seniors » mais aussi des paramédicaux de province qui se sont proposés pour nous aider. Cette mobilisation nous a permis de disposer d’un nombre d’infirmière et de médecin par patient suffisant. Notre service a pu être autonome, à notre échelle bien sûr qui n’est pas comparable à certains hôpitaux du Grand Est, et cette autonomie n’a pu être possible que grâce à la motivation de tous. Avec la diminution des cas en réanimation, on nous a demandé de transférer les patients adultes vers d’autres services dédiés aux traitements des adultes covid(+). Il est prévu de rebasculer l’activité du service entièrement dédiée à la pédiatrie dans nos locaux habituels le 4 mai prochain, après un bionettoyage complet de l’unité, qui nécessite là aussi de gros efforts logistiques et une grande mobilisation. Enfin, étant dans un hôpital avec une activité universitaire, nous avons participé très activement à des protocoles de recherche français ou européens, 10 en pédiatrie et 6 qui concernent les adultes.

On entend souvent que l’hôpital a bien résisté au choc. Est-ce votre analyse ? 
Oui bien sûr, grâce à l’investissement des personnels soignants bien entendu mais aussi non soignants. Tous les informaticiens, techniciens, ouvriers, cadres, ont ainsi fait un travail extraordinaire. Un exemple : nous avons dû refaire toute l’entrée du service avec une nouvelle chappe pour que les camions du Samu puissent amener les patients covid(+) directement dans l’unité via un circuit dédié. Ces travaux ont été faits en un week-end. C’était très impressionnant. Je pense aussi aux ingénieurs biomédicaux qui ont testé le matériel en urgence. L’administration locale a joué son rôle organisateur aussi, lorsqu’elle était au contact des réalités du terrain. L’hôpital a tenu au prix d’une motivation et d’un engagement des personnels très fort. Je pense qu’avec une plus grande force de frappe, un plus grand nombre de lits comme en Allemagne par exemple, plus de moyens techniques mais surtout humains, des personnels formés déjà en nombre, l’hôpital public aurait pu être nettement mieux préparé et faire encore mieux. 

Ma crainte maintenant, c’est que l’on ait épuisé toutes nos ressources si malheureusement la pandémie devait perdurer avec une deuxième voire une troisième vague. Dans notre service de réanimation pédiatrique, nous sortions d’une épidémie de bronchiolite très difficilement gérable en Ile-de-France cet hiver faute de places dans les hôpitaux pédiatriques franciliens en raison du manque de personnels qualifiés. Nous n’avons pas pu souffler depuis le mois d’octobre dernier. S’il faut demander aux personnels de tenir plusieurs mois de plus, ce sera très compliqué. 

Quels sont les impacts de cette pandémie sur les enfants ?
Les connaissances du virus avancent lentement avec de nouvelles informations chaque semaine. Au début, nous avions peu d’information pédiatrique en provenance de la Chine, qui n’avait connu que quelques cas et très peu de formes graves nécessitant une admission en réanimation. Nos collègues italiens que nous avons pu joindre à plusieurs reprises au début du mois de mars nous ont confirmé que les enfants étaient peu affectés. 

Nous pouvons dire maintenant, avec toujours quelques précautions et sans que l’on comprenne précisément pourquoi, que les enfants sont nettement moins touchés par les formes graves que les adultes. De rares enfants ont eu besoin de surveillance rapprochée, voire dans quelques cas d’assistance respiratoire et ont majoritairement présenté une évolution favorable. Néanmoins certains enfants ont quand même connu des formes très sévères, et certains décès ont été signalés. Mais il ne s’agit à ce jour que de quelques cas par pays. Pour résumer, très peu d’enfants sont malades, et parmi eux, très peu présentent des formes graves. La très grande majorité sortent guéris de l’hôpital. Les parents peuvent donc être rassurés. 

Concernant le portage du virus, nous avons eu beaucoup de données qui amenaient à des conclusions différentes. L’étude qui semble faire référence aujourd’hui vient d’Islande. Sur un grand bassin de population, peu d’enfants porteurs ont été repérés. Donc à priori, et il faut prendre ceci avec beaucoup de précautions, les enfants semblent moins porteurs, moins longtemps que les adultes et souvent de manière peu symptomatique. Deux études sont cours en France et devraient apporter des résultats importants quant à la question des particularités pédiatriques de cette infection et plus particulièrement du portage. Nous les attendons avec impatience pour définitivement confirmer ces premières impressions. 

Le retour à l’école, une deuxième vague assurée ?
Les discussions scientifiques sont compliquées sur le sujet. Les épidémiologistes et les modèles mathématiques proposent différents schémas mais il faut quand même rappeler qu’il y a beaucoup de choses qu’on ne sait pas. Il faut donc privilégier le bon sens pour éviter un rebond ou une deuxième vague.

D’abord, et c’est essentiel, il faudra changer notre façon de nous comporter dans notre vie de tous les jours. C’est valable à l’hôpital et pour tout le secteur médical au sens large puisque nous devrons apprendre à travailler avec des patients covid(+). Mais c’est aussi valable pour nous tous en tant que citoyens. Il est ainsi fondamental de parfaitement intégrer les mesures barrières et de distanciation sociale. Il faut absolument maitriser le port du masque bien entendu, mais aussi le lavage des mains, et ce, quelle que soit l’évolution du virus. 

Ensuite, il faudra repérer et tester les personnes exposées et les isoler. C’est une nécessité pour éviter une seconde vague qui pourrait être plus élevée que la précédente, vu que moins de 10 % des personnes ont été aujourd’hui exposées. Concernant les enfants, c’est avant tout aux adultes de montrer l’exemple. Il faut expliquer les choses telles quelles sont, sans minimiser ni dramatiser. On ne pourra pas empêcher les enfants de faire des bisous et des câlins et il ne faut certainement pas les en empêcher, mais il faut bien leur expliquer les mesures d’hygiène à adopter. En plus de la cellule familiale, les enseignants ont eux aussi un rôle primordial pour apprendre l’hygiène et montrer l’exemple. Il faudra leur donner les moyens de le faire. Il est vraiment essentiel que tout l’environnement autour des enfants montre les bonnes pratiques pour qu’ils puissent les suivre. 

Cela étant dit, je pense qu’il est important que la vie continue. C’est un point majeur qui va tous nous rassurer. Les relations sociales et l’économie doivent repartir afin de limiter les conséquences sociales mais aussi affectives d’un confinement trop long. Il faudra recommencer à vivre, une fois bien sûr que les mesures d’hygiène et de distanciation auront été bien intégrées. Pour les enfants, on a beaucoup parlé des violences à la maison mais aussi des conséquences de l’absence de l’école qui peuvent être lourdes sur le développement de certains d’entre eux. Je pense aussi aux grands-parents qui ne pourront pas rester des mois et des mois sans voir leurs petits-enfants. Tout ceci ne pourra se faire qu’avec une responsabilité individuelle forte et des masques pour continuer à vivre et protéger les autres. Nous allons connaître une situation avec un risque permanent qui va durer plusieurs mois, mais il faut que les gens se remettent à vivre ensemble, différemment. Nous avons été capables de suivre ce confinement très rigoureusement, et il a démontré ses effets. C’est un point très positif : la démarche collective a fonctionné. 

Comment rassurer les parents ?
Il faut d’abord accepter la situation. Les parents sont inquiets et c’est normal, mais il faut se rappeler que nous n’avons pas le choix. Nous devons désormais vivre avec ce risque permanent. Dans cette période très difficile, nous avons quand même deux grandes chances qu’il faut sans arrêt se rappeler. D’abord, comme nous l’avons vu, ce virus touche très peu les enfants. Ensuite la contagion ne passe que par les voies aériennes et non par la peau. Tant qu’on ne porte pas sa main contaminée au visage on ne tombe pas malade. Le lavage des mains est une véritable barrière que nous devons tous apprendre. Les enfants doivent eux aussi apprendre à systématiquement se laver les mains avant de manger, après être allé aux toilettes bien entendu, en rentrant à la maison, en fait le plus souvent possible dans la journée. Là encore les adultes doivent absolument montrer l’exemple. Nous verrons ce que le Gouvernement prévoit exactement pour l’école mais il faut que les enseignants aient les moyens de faire ce qu’on leur demande. On entend parler de classes restreintes, de classes un jour sur deux, etc. Ce sont de bonnes mesures pour la distanciation. Je comprends la stratégie qui consiste à dire qu’il faut essayer de voir comment ça se passe sur le terrain et réagir rapidement en conséquence. Il faut bien redémarrer l’école mais c’est finalement une question de moyens pour que tout se passe bien. La manière dont nous avons tous été capables d’accepter et surtout de respecter et de gérer ce confinement en développant de nouvelles solidarités me rassure. Nous allons y arriver et avec nous, nos enfants et nos anciens. Il faut croire en notre capacité à nous adapter, à vivre avec ce nouveau risque et à avancer.

Article rédigé en partenariat avec Exiom Partners – le 27 avril 2020