Impact de la crise sur les TPE-PME

Philippe Rousselot, professeur d’économie à l’ISEA SUPAERO, propose dans un entretien pour AGIPI son analyse de l’impact de la crise économique sur les dirigeants de petites et moyennes entreprises.

La crise actuelle est inédite et entre dans une nouvelle phase avec le déconfinement et le redémarrage de l’économie. Quel type de reprise anticipez-vous ?

En l’absence de réelle référence historique d’une telle crise sanitaire et au vu de son ampleur, je supposerais deux scénarios possibles.

  • Soit la crise a fortement et durablement affecté les consciences, les systèmes de valeur des populations confinées mais aussi créé une peur de revenir à des comportements d’achats et d’investissements passés. Dans ces conditions, les consommateurs vont favoriser leur épargne de sécurité et la reprise sera alors lente et difficile face à une crise structurelle de la demande.

  • Soit la sortie de crise révèle un fort besoin de simple rattrapage du temps perdu durant le confinement et on assistera alors à une reprise très dyamique et très rapide faisant suite à une simple crise conjoncturelle.

Le scénario de sortie du confinement voulu et encadré par l’Etat sera un facteur déterminant pour définir le cadre et la probabilité de survenance de l’un ou l’autre des scénarios même si je pense qu’in fine, la réalité sera un mix des deux scénarios.

Dans leur comportement observé au cours de ces dernières semaines, les marchés financiers semblent opter pour une reprise rapide et dynamique dans un contexte de retour à un afflux de capitaux et de baisse massive de valeurs anormalement affectées. Cet enthousiasme certes modéré, mais avéré, pourrait être contrarié si le scénario d’une crise structurelle durable venait à se dessiner, annonçant l’émergence d’un cycle économique de récession. Il sera donc opportun de surveiller dans les jours et semaines à venir les statistiques de l’activité et de l’investissement dans des secteurs clés tels que l’immobilier, l’automobile ou encore celui des loisirs, mais aussi celles publiées en matière d’emploi ou d’inflation.
Néanmoins, selon moi, le scénario d’une dépression du type de celle qui a suivi la crise de 1929 est totalement inenvisageable. Je souhaite surtout que nous ayons tiré les leçons du passé et que cette crise sanitaire, loin d’accroître les politiques de repli sur soi, soit l’opportunité de renforcer les coopérations internationales, de repousser les tentations nationalistes et les idéologies populistes et éventuellement d’annoncer les prémices d’une société plus sensible à une économie plus socialement responsable. C’est peut-être là que se situe le véritable enjeu de la sortie de cette crise sanitaire plutôt qu’un simple retour à la croissance économique.

 

Selon vous, dans quelle mesure les dispositifs de soutien mis en place par l’Etat vont-ils permettre de sauver les PME ?

Si l’Etat français, très centralisé, a été prompt à communiquer sur son plan de soutien, sa mise en œuvre aura peut-être tardé à aider, voire à sauver les plus fragiles. Le caractère injuste et cruel des crises qu’elles soient financières, économiques ou sanitaires, est qu’elles éliminent les plus fragiles.
L’autre problème réside dans la nature de l’aide accordée aux PME, sous forme de prêts garantis. Quiconque a déjà emprunté sait que le crédit est du bien-être aujourd’hui contre de la peine plus tard. Traditionnellement, le crédit finance les investissements générateurs de croissance et de développement. Ces crédits sont, eux, générateurs de survie et financent plutôt de la consommation. Le poids du remboursement de ces crédits sera supporté par les bénéfices futurs des entreprises qui en bénéficient, avec un prélèvement sur la richesse créée à l’avenir au lieu d’un réinvestissement de cette richesse dans le développement de leur activité. Il apparaît donc logique qu’un surplus de crédits à rembourser confronte certaines entreprises à un point critique au-delà duquel la reprise de leur activité ne permettra pas de supporter le coût financier de cet endettement, fût-il garanti.
Si le plan de soutien de l’Etat a permis de subvenir à l’urgence, notamment grâce à la mise en place de procédures de chômage partiel, in fine la pérennité des entreprises et particulièrement des PME et TPE, par nature plus fragiles, passera nécessairement par la reprise de leur activité et une plus grande confiance de leurs clients dans l’avenir. Il est évident que la sortie du confinement et la reprise de l’économie dans des conditions « normales » prendra du temps et n’aura pas le même impact sur tous les secteurs d’activité, certains secteurs tels que la restauration, l’hôtellerie, ou le transport aérien seront probablement beaucoup plus affectés et ce de façon durable.

 

Quels conseils donneriez-vous à un dirigeant de PME pour anticiper la reprise ?

Il me semble que le probable scénario de sortie du confinement va se traduire par une période plus ou moins longue de « stagflation économique », qui va faire cohabiter un cycle de récession avec une plus ou moins forte période d’inflation.
Mon premier conseil porte sur la demande des clients à satisfaire. Il va être essentiel, pour les dirigeants de PME et de TPE, d’étudier l’évolution profonde des comportements de leurs clients dans le cadre de la reprise de l’activité de leur entreprise. Il s’agira d’adapter leur modèle économique aux modifications structurelles qui vont s’amplifier à la sortie de cette longue période d’abstinence dans la consommation, et peut-être même de profiter de nouvelles opportunités de développement d’activité. Il va ainsi devenir essentiel pour les entreprises d’accroître leur stratégie digitale de façon à dématérialiser leur activité de production et/ou de négoce quand cela est possible.
Mon deuxième conseil est lié à l’organisation de l’entreprise elle-même. Le mode de transmission du virus va modifier la configuration de certains postes de travail mais aussi les méthodes de production et plus généralement de travail et donc les liens sociaux au sein de l’entreprise. Je conseillerais notamment aux chefs d’entreprises de s’informer voire de prendre conseil auprès d’avocats spécialistes du droit du travail afin de se prémunir de tous risques de manquement aux réglementations en matière de sécurité sanitaire, source d’éventuels conflits sociaux ou encore de poursuites judiciaires. Cette réorganisation indispensable devra se faire en collaboration avec les sous-traitants, les fournisseurs ou encore les clients eux-mêmes. Il est évident que cette réorganisation va générer des coûts supplémentaires de fonctionnement quotidien et peut-être même d’investissements.
Mon troisième conseil sera donc d’anticiper les dépenses supplémentaires que généreront la réorganisation de l’entreprise en bâtissant des budgets prévisionnels de dépenses et de recettes au moins sur les 12 mois à venir. Outre leur intérêt pour la gestion interne de l’entreprise, ces documents extracomptables sont particulièrement appréciés des banques notamment dans une démarche de demande de crédits.

 

La crise du Coronavirus sonne-t-elle la fin de la mondialisation telle qu'on l’a connue ? Faut-il une relocalisation, au niveau national ou européen ?

Revenir sur quasiment plus d’un siècle de mondialisation me paraît illusoire. On sait, depuis la théorie économique de Ricardo, que le commerce international est à la fois source d’optimisation économique et de création de valeur pour les pays, mêmes les moins compétitifs, en raison des avantages comparatifs qu’ils génèrent. Pour faire simple, c’est parce que nous achetons nos produits électro-ménagers aux chinois qu’ils achètent nos Airbus ou nos voitures.
De fait, chacun des deux pays tire donc parti de ses spécialisations respectives. Ainsi, il semble que la présence des acteurs économiques français pour produire ou vendre dans les autres pays soit totalement indispensable sous peine d’un jour se voir rétrograder dans le classement économique mondial.
Je voudrais évoquer également ici le coût que générerait une relocalisation massive d’activités. Les coûts de production, notamment salariaux, induits entraîneraient une telle hausse des coûts de revient que leurs impacts sur les prix de vente seraient difficilement supportables ou même acceptables pour les consommateurs français. Sommes-nous prêts à accepter de payer plus pour contribuer à financer la relocalisation ? Je me permets d’en douter.

 

Certains chefs d'entreprise ont appelé l'Etat à procéder à des nationalisations, ce qui constitue un vrai changement de paradigme. Qu’en pensez-vous ?

La nationalisation est un vieux réflexe français qui prend ses racines à la fois dans notre histoire et dans notre idéologie. La France jacobine au lendemain de la révolution française souhaitait centraliser le pouvoir national et limiter le pouvoir régional qui aurait pu servir de terreau à une contre-révolution. Force est de constater que le modèle n’a jamais été ensuite remis en cause. Les Français sont prompts à réclamer l’intervention de l’Etat providence dès que le pays traverse une crise. Personne ne sera donc surpris que du jour au lendemain on demande à l’Etat de prendre à sa charge le paiement d’un salarié sur deux avec de l’argent qu’il n’a pas, qu’il va donc devoir emprunter et qu’il devra rembourser un jour… A l’heure des bilans, et je vais essayer de mesurer mes propos, les quelques milliers de morts bien regrettables, victimes de ce virus, seront bien indirectement et sans le savoir, les plus chers de notre histoire. Pour conclure, je pense que la fâcheuse habitude de nationaliser les entreprises jugées indispensables à l’économie française a toujours été une mauvaise décision. En outre, l’Etat a montré à plusieurs reprises son incompétence en qualité d’actionnaire, imposant parfois des décisions « politiques » malvenues dans un contexte économique concurrentiel. De plus, il faudra probablement convaincre nos partenaires européens d’un retour nécessaire de l’Etat actionnaire contraire aux clauses du Traité de Rome, acte fondateur de l’U.E. Cela fragiliserait encore plus les institutions européennes qui montrent déjà leur incapacité à se coordonner.

Article rédigé en partenariat avec Exiom Partners – le 19 mai 2020

 

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