La rivalité Chine/ États-Unis après la crise du Covid-19

Alain de Chalvron, grand reporter, a été correspondant à Beyrouth pour France Inter et ancien directeur de la rédaction de RMC, France 2 et de RFI. Il a été correspondant de France 2 à Rome (1994-2000), au Moyen Orient (2000-2003), à Washington (2003-2010) puis à Pékin (2010-2016). Il s'exprime sur la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis, leadership, fragilités... 

Une des caractéristiques de la « guerre » que nous vivons actuellement est qu’elle est mondiale mais qu’elle n’oppose pas un pays, (ou groupe de pays) contre un autre. Au contraire l’ennemi est le même pour tous. On pourrait donc penser que tout le monde coopèrerait pour combattre cet adversaire commun, minuscule et invisible. Cette coopération existe largement au niveau des scientifiques, y compris entre Occidentaux et Chinois. Elle est assez remarquable même si une vraie concurrence peut exister entre laboratoires pour la mise au point de vaccins, de traitements ou de tests qui représentent des promesses de marchés considérables. 
En revanche, au niveau des états cette « guerre » s’est traduite très largement par un « chacun pour soi » qui risque d’être également la règle pour « l’après-guerre » économique. 
Elle est même l’occasion, entre les deux supergrands, la Chine et les États-Unis, d’un nouvel épisode dans leur rivalité pour un leadership mondial, au-delà des accusations mutuelles : « virus chinois » pour les Américains, « virus inventé par la US army » pour les Chinois. 
Au stade actuel de la « guerre » il faut bien reconnaître que les Chinois mènent par deux à zéro. 

Pourquoi deux pour les Chinois ? 

D’abord parce qu’ils ont apparemment réussi à vaincre le virus. L’adverbe « apparemment » s’impose car la transparence n’est pas la qualité numéro un du régime de Pékin et personne ne sait ce qui se passe réellement dans les régions reculées de l’empire. Les chiffres, en particulier le nombre de morts (3 335 au 9 avril) sont à prendre avec de pincettes. L’équivalent de 10 000 morts en France serait, proportionnellement, de 200 000 morts en Chine. Il ne faut pas exclure par ailleurs un possible et même probable rebond de la maladie. 
Néanmoins le fait est là : le nombre de nouveaux cas et de décès a spectaculairement baissé. La mise en quarantaine de la population a été levée complément ou partiellement dans tout le pays, y compris à Wuhan où tout a commencé. Cette victoire a été obtenue grâce aux mesures drastiques de confinement prise par le gouvernement de Pékin.

Ensuite parce que les Chinois ont lancé avec succès une formidable campagne de communication qui a permis de faire oublier leur écrasante responsabilité dans l’apparition et le développement de l’épidémie : les conditions d’hygiène déplorables dans certains marchés qui a permis le passage du virus de l’animal à l’homme et surtout les conséquences dramatiques du retard que le régime a mis à informer l’OMS - un mois et demi de retard après l’apparition du premier cas - ce qui a permis une diffusion générale du virus en Chine et au-delà.

Le régime se présente aujourd’hui comme le « sauveur du monde » et vante le modèle du « socialisme aux caractéristiques chinoises », ce que la constitution appelle « la dictature démocratique populaire », seul système selon Xi Jinping à pouvoir répondre efficacement à ce genre de crise. Il met toute sa machine de propagande au service d’une vaste campagne d’envois de matériel sanitaire à travers le monde, parfois « dons de la république populaire de Chine » mais le plus souvent contre espèces sonnantes et trébuchantes aux plus offrants. 

Et pourquoi zéro pour les Etats-Unis ? 

Un zéro pointé pour le président, Donald Trump qui a réagi en dépit du bon sens et d’une manière contradictoire. D’autres ont fait le job, comme on dit outre Atlantique. Steven Mnuchin, le secrétaire au trésor a su intelligemment négocier avec les démocrates majoritaires à la chambre un budget colossal (2 000 milliards de dollars) pour sauver l’économie. De nombreux gouverneurs ou maires de grandes villes ont su prendre les mesures nécessaires pour traiter l’épidémie mais souvent trop tard, en raison de l’incurie au niveau fédéral. 

L’attitude de Donald Trump serait risible si elle n’était pas si catastrophique. Avec son incontestable talent de bateleur, il a au début de la crise, nié ou minimisé le danger, dans une totale incohérence. Un jour le virus est « un canular des démocrates », quelques jours plus tard, « C'est une pandémie. J'ai compris que c'était une pandémie longtemps avant qu'elle soit qualifiée de pandémie ». Il se bornera à ordonner la fermeture des frontières aux Chinois et aux européens, et à demander à l’armée de préparer des hôpitaux de campagne ça et là. Malgré les demandes de nombreux gouverneurs qui le pressent de déclarer un confinement général, il refuse. Sa principale base électorale, les évangéliques, sont hostiles à tout ce qui pourrait les empêcher de réunir leurs fidèles dans leurs « megachurches ».

Comprenant finalement qu’il y aurait beaucoup de morts, il demande « aux grands-parents d’être prêts à mourir pour sauver l'économie pour leurs petits-enfants. ». Une déclaration tout simplement stupéfiante ! Sauver l’économie pour sauver son élection c’est en réalité son principal souci. Depuis le jour de son intronisation Donald Trump n’a qu’une stratégie : assurer sa réélection. Ceci explique toute son action, y compris les décisions les plus bizarres.

Or le principal argument en faveur de sa réélection était la bonne santé de l’économie, de la bourse et de l’emploi en particulier. L’effondrement de l’économie et surtout la montée exponentielle du chômage menacent donc sérieusement sa réélection.

En raison de l’absence de mesures de confinement prises en temps voulu, certains Etats se trouvent aujourd’hui dans une situation critique. Les États-Unis sont devenus le pays le plus touché par l’épidémie. Les quelques semaines d’avance qu’ils avaient sur l’Europe ont été gâchées. 

Face à cette vague virale, Donald Trump réagit pour l’essentiel sur deux axes. Économique d’abord : c’est fait avec les 2 000 milliards de dollars votés par le congrès. Médiatique ensuite : le Président organise une conférence de presse quasi quotidienne à la Maison Blanche qui dure souvent plus d’une heure. Il s’y auto-congratule longuement, attaque la presse et avance des solutions fantasques pour régler le problème, ce qui oblige les scientifiques associés à l’exercice médiatique de le contredire poliment. Mais peu importe pour le Président-candidat. Ce qui compte c’est d’occuper le terrain et de ne laisser aucune place à son adversaire démocrate, Joe Biden, qui a bien du mal à exister, confiné qu’il est dans son petit état du Delaware. 

Les Etats-Unis ont-ils profité de la crise pour renforcer leur leadership face à une Chine considérée comme responsable du fléau ? 

Donald Trump a bien essayé au tout début de la crise de se montrer magnanime en proposant une aide à la Chine en argent (pour l’essentiel d’origine privée) et en experts. Sans suite. 

Alors que Barack Obama avait organisé une sorte de coalition, autour des États Unis, pour lutter contre l’épidémie d’Ebola, ils n’ont fait cette fois rien de tel. Donald Trump stigmatise l’Europe en fermant ses frontières aux « européens sauf aux britanniques et irlandais » (il sera obligé de revoir cette exception très politique quelques jours plus tard). Il aura fallu qu’il attende un coup de fil d’Emmanuel Macron pour organiser un sommet (par vidéo) du G7 que les États Unis président cette année. 

La réunion n’a abouti à rien de concret sinon à la dénonciation de la « campagne de désinformation de la Chine » selon le secrétaire d’état américain, Mike Pompeo. Le chef de la Maison Blanche profite de la crise pour donner un coup de pied supplémentaire au système des Nations unies en coupant les vivres à l’OMS, accusée d’avoir joué le jeu de la Chine. L’organisation n’est certes pas exempte de critiques. C’est vrai qu’elle s’est montrée très compréhensive à l’égard de Pékin. Elle a trop tardé à déclarer l’épidémie « pandémie mondiale ». Mais son rôle reste néanmoins plus important que jamais notamment lorsqu’il s’agira d’aider les pays les plus pauvres à lutter comme l’épidémie. Le tiers monde et l’Afrique en particulier sont le cadet des soucis de Donald Trump, et n’existent pas dans le radar du président américain. 
Il n’y a guère qu’avec Jair Bolsonaro, son homologue brésilien, plus « négationniste » encore que lui, que Donald Trump semble avoir une sorte de complicité. 

Cet effacement du leadership américain est-il irréversible ? 

La politique américaine - si tant est que l’on puisse utiliser ce mot - face aux zigzags contradictoires de Donald Trump a déjà fait beaucoup de dégâts notamment au Moyen Orient et certains de ces dégâts sont irréversibles. Dans la crise sanitaire actuelle, les errements de la Maison Blanche se traduiront sans doute par des morts américains qui auraient pu être évités. 
Néanmoins une défaite de Donald Trump à la prochaine élection présidentielle, toujours prévue pour le 3 novembre, pourrait permettre aux États Unis de récupérer sa place de leader, en apaisant les relations avec l’Europe et l’OTAN et en retrouvant un dialogue avec la Chine, en s’efforçant à un certain équilibre au Moyen Orient, etc... mais ça ne sera pas facile, la Chine ayant profité de la situation pour s’implanter solidement en Afrique, en Asie centrale , en Russie et même dans certains pays d’Amérique latine ou d’Europe. 

Mais la Chine a aussi des fragilités ? 

Oui, bien sûr. D’abord il y a le risque de rebonds de l’épidémie qui mettront à mal ses proclamations de victoire contre le virus. Ensuite il est possible que des révélations sur l’ampleur des mensonges officiels sur le bilan ou sur la date de début de l’épidémie, sur la répression qui a frappé les « lanceurs d’alerte » mettent le régime sur la défensive. Il y a par ailleurs toujours, en Chine, un point d’interrogation sur ce qui peut se passer à l’intérieur des instances dirigeantes du Parti communiste. La politique musclée de Xi Jinping a-t-elle suscitée un débat, voire une épreuve de force. A quel point la position du chef de l’état et du parti est-elle incontestée ? 
Avant l’apparition de l’épidémie la répression massive des musulmans ouïgours de la province du Xinjiang (un million de personnes seraient placés dans des « camps de rééducation ») avait visiblement suscité des oppositions internes. Des documents accablants avaient fuité. Des responsables locaux avaient été emprisonnés. La campagne de lutte contre la corruption qui a touché plus d’un million de cadres du Parti Communiste Chinois, dont des membres des plus hautes instances du parti n’ont pas valu à Monsieur Xi que des amis.

Enfin et surtout, il va falloir que le gouvernement gère l’économie que l’épidémie a mise à mal. 
Il y a d’abord, à court terme une récession probable, ou au moins une forte baisse de la croissance. Pour cela les Chinois sont en général très efficaces. L’Etat y est habitué, réagit très vite, très énergiquement et a des réserves très importantes. La capacité de travail de la population fait le reste.

Plus graves sont les conséquences possibles à long terme de l’épidémie qui pourraient remettre en cause le modèle Chinois. Le développement spectaculaire du pays depuis trente ans a été fondé sur une recette en trois points : 

  • Priorité à l’exportation 
  • Bas salaires rendant les produits chinois bon marché, au point que l’occident abandonne tout un pan de son industrie et 
  • Industrialisation à outrance grâce aux transferts obligatoires de technologie. 

Si les pays occidentaux tirent les leçons de ce que la crise a tragiquement révélé, à savoir une dépendance excessive aux importations chinoises, cela sera tout simplement la fin des trente glorieuses de l’empire du milieu. 

Article rédigé en partenariat avec Exiom Partners – le 16 avril 2020