Le déconfinement à travers le monde

Alain de Chalvron, grand reporter, nous livre son analyse des déconfinements choisis à travers le monde et leurs conséquences.

« Déconfiner », « déconfinement » les mots ne sont pas dans le dictionnaire, mais ils sont sur toutes les lèvres. Et pas seulement en France, mais dans le monde entier et dans toutes les langues. Ces mots n’ont pas forcément le même sens partout mais l’objectif est le même : tourner la page de cette crise, retrouver une vie normale et rétablir l’économie.

 

Le phénomène de déconfinement est-il vraiment mondial ?

Oui, il suit l’évolution de la pandémie. Partie d’extrême orient elle a touché l’Asie centrale, faisant en Iran une hécatombe dont l’ampleur est mal connue, puis l’Europe, avant de traverser l’Atlantique. C’est exactement le même chemin qu’avait suivi la grande peste du 14ème siècle : partie du Hubei Chinois (de même que la Covid-19 d’aujourd’hui !), elle a suivi la route de la soie de chameau en chameau, de rat en rat, de puce en puce et finalement dévasté l’Europe où elle tue un tiers de la population (l’Amérique était encore terra incognita, or il faut un vecteur vivant, homme ou animal pour qu’un virus de déplace). C’est le même sens qu’a pris la grippe porcine de 2009 : née au Mexique, elle a traversé le pacifique, touchée l’Asie avant de mourir en Europe.
Le déconfinement a suivi le même chemin que la progression du virus. Les premiers à avoir déconfiné sont donc les Chinois, et particulièrement les habitants de Wuhan et du Hubei, berceau de l’épidémie.

 

Comment les premiers pays se sont-ils déconfinés ?

Le confinement a été drastique à Wuhan, plus strict et plus autoritaire que nulle part ailleurs avec des méthodes policières hi-tech, comme le traçage systématique et la reconnaissance faciale, ou très primitives, comme la soudure au chalumeau de la porte des récalcitrants, non exportables dans une démocratie. Compte tenu de l’hécatombe dans cette ville, très probablement beaucoup plus que les 3 869 morts reconnus officiellement - selon le site d’information chinois Caixin qui se réfère au nombre d’urnes funéraires, le chiffre des morts à Wuhan serait dix fois supérieur - les autorités ont procédé de manière très progressive et très prudente. Le déconfinement a commencé le 8 avril par petites touches, avec des temps d’arrêt dès que des cas d’infection étaient observés. Ainsi la mairie a replacé en confinement 70 quartiers résidentiels sur 7 000 après la découverte de porteurs asymptomatiques. A Wuhan, comme dans le Hubei, les habitants doivent produire sur leur téléphone portable un code QR vert prouvant qu'ils sont en bonne santé. Malgré tout, une vie quasiment normale a été retrouvée dans la ville et même au-delà, dans la quasi-totalité du pays. Des symboles comme la Grande Muraille ou la Cité Interdite de Pékin ont été rouverts au public.
Une région de l’Empire du milieu continue à préoccuper le gouvernement : l’Heilongjiang. C’est la province la plus septentrionale du pays, à la frontière de l’extrême orient Russe. Quelques centaines de cas de Covid-19 importés de Russie ont provoqué un bouclage de la ville frontalière de Suifenhe. Un confinement strict a été imposé à ses 70 000 habitants, une seule personne par foyer étant désormais autorisée à sortir pour faire des courses tous les trois jours. Un hôpital de campagne, capable d'accueillir 600 patients a été installé. Cet épisode de reprise localisée de Covid-19 a provoqué une mini crise entre la Chine et le Russie. Reste que le déconfinement semble globalement réussi en Chine, même s’il faut toujours être précautionneux quant aux informations émanant du gouvernement de Pékin. Apparemment il n’y a pas eu en tout cas de deuxième vague.

 

L’Asie a-t-elle trouvé la bonne solution pour réussir sa réouverture ?

Les « dragons » asiatiques (Corée du sud, Taïwan, Singapour, etc.) ont dans l’ensemble choisi une politique très particulière d’attaque de l’épidémie, fondée sur les tests, le traçage de tous ceux qui ont été en contact avec des personnes infectées et le confinement sélectif des personnes détectées comme « à risque ». Cette politique, en évitant le confinement généralisé, a permis de limiter la propagation du virus, le bilan létal et les dégâts à l’économie. Très logiquement ces pays ont levé les quelques restrictions qu’ils avaient imposées comme la fermeture de certains commerce ou d’écoles et la limitation des réunions. Les résultats ont été mitigés. 
La Corée du Sud avait réussi l’exploit de juguler l’épidémie alors qu’elle était le deuxième pays le plus touché après la Chine au début de la pandémie : 255 morts « seulement » pour une population totale de 52 millions d’habitants. Fin avril le gouvernement de Séoul a donc décrété le retour à la vie normale avec « distanciation de routine » : port du masque, lavage régulier des mains, maintien entre deux personnes d'une distance de deux mètres dans les lieux publics et aération régulière des pièces ou bureaux. En contrepartie tout rouvrait, y compris les discothèques. Et c’est là qu’a surgi le problème : un Coréen de 29 ans décide, le 2 mai dernier, de faire la tournée des discothèques du quartier d’Itaewon. Problème : il affichait des symptômes caractéristiques de la Covid-19 et 54 personnes, en majeure partie des clients des clubs fréquentés par le fêtard, ont été testées positives au virus. Les autorités ont dû rechercher les quelques 5 500 personnes qui sont passées dans le quartier aux dates suspectes et ont décrété la fermeture des discothèques, bars et cafés du pays. 
À Singapour, l’apparition d’un foyer de Coronavirus dans la communauté des travailleurs émigrés du bâtiment, comptant 200 000 personnes originaires en majorité du sous-continent Indien, a amené les autorités à reconfiner le pays. En une seule journée, le 21 avril, 1 111 nouveaux cas avaient été enregistrés, ce qui a fait craindre l’apparition d’une deuxième vague.
Les autres pays d’Asie du Sud-est ont procédé à un déconfinement très progressif et très prudent. A noter que la plupart de ces pays ont été relativement peu touchés. En Thaïlande, par exemple, on n’a recensé que 3 000 cas de contamination au virus et 53 morts (pour une population de 70 millions d’habitants). 

 

Quelle stratégie pour l’Europe ? 

La plupart des pays d’Europe ont entamé leur processus de déconfinement. Certains sont allés très loin, en rouvrant non seulement les commerces mais aussi les restaurants et les hôtels, en autorisant la reprise des championnats de football sans public, en autorisant les déplacements à l’intérieur du pays ou en entrouvrant leurs frontières. 
La réouverture des restaurants, un problème sensible en France, a été autorisé dans la plupart des pays, avec des mesures de distanciation sociale. Autre sujet à polémique, la reprise des écoles a suscité bien des débats également hors des frontières de l’hexagone. C’est le Danemark qui a été le premier à accueillir les écoliers à la mi-Avril. Certains pays ont choisi de privilégier les classes supérieures des lycées comme la Hongrie ou la plupart des Länder Allemands, d’autres ont donné la priorité aux maternelles et primaires (Danemark et France notamment). D’autres, comme la Suisse, ont rouvert écoles et collèges sur un mode allégé. Certains enfin comme l’Espagne et l’Italie ont fait le choix de ne pas rouvrir les établissements scolaires avant le mois de septembre. 
Dans la plupart des pays il est obligatoire de porter un masque dans les transports publics, voire même dans le simple espace public. Les entreprises ont appelé leurs salariés à reprendre le travail mais le plus souvent, lorsque c’est possible, sous forme de télétravail. Le chômage partiel a été indemnisé presque partout : de 90 % aux Pays-Bas à 67 % en Allemagne, en passant par 70 % en Espagne ou en Belgique. Avec 84 %, la France est un des pays les plus généreux. Ces mesures d’indemnisation restent le plus souvent en place dans cette phase de déconfinement. 

 

A-t-on finalement assisté à cette redoutée seconde vague ? 

Oui, mais jusqu’à présent plutôt des « vaguelettes », localisées et circonscrites. C’est la bonne nouvelle de ce déconfinement : fort de l’expérience acquise alors que l’épidémie était à son zénith, les Etats ont réussi à circonscrire très vite les foyers nouveaux. Une activité économique semble particulièrement sensible : les abattoirs à viande frappés non seulement en France, mais aussi en Allemagne, Espagne, Irlande, Grande Bretagne...et même Australie ou États-Unis. Les méthodes de testage suivies d’un traçage dans l’entourage des personnes infectées et d’une mise en quarantaine stricte des contaminateurs potentiels permettent d’éviter un reconfinement général ou même régional. Seul le foyer, ainsi que tous ceux qui y sont passés et les proches de ceux-ci sont testés et isolés. Pour le moment cette procédure inspirée de ce qui a été fait en Asie a l’air de fonctionner. 

 

La Grande Bretagne, un cas encore à part ?

L’Angleterre (les autres nations composant le Royaume-Uni pouvant avoir des politique propres) fait partie avec la Roumanie et la Lettonie des trois pays européens qui n’ont pas entamé de processus de déconfinement, sinon sur des bases homéopathiques. Ayant pris beaucoup de retard par rapport aux pays du continent en matière de confinement, après avoir un temps opté pour la solution de « l’immunité collective » le royaume a encore des bilans quotidiens qui frisent les 300 morts. D’après les sondages, il semble que ce statut de « victime » de Boris Johnson lui permette de ne pas être sanctionné dans l’opinion bien qu’il soit le principal responsable de la politique erratique de la Grande Bretagne au début de la pandémie. La Russie, avec encore 10 000 nouveaux cas par jour mais très peu de morts, inexplicablement, est un cas similaire à la Grande Bretagne.

 

Certains pays ont-ils dû reconfiner ?

Outre Singapour dont nous avons déjà parlé, il semble qu’un seul pays ait décrété un reconfinement général : le Liban. Le Chili est dans une situation un peu particulière puisqu’il a aussi opté pour un reconfinement après s’être engagé dans un confinement partiel. On ne peut donc pas vraiment parler de reconfinement. Les autorités de Santiago, qui avaient fait un énorme effort de testage de la population, de loin le plus important d’Amérique latine, avaient cru pouvoir lâcher du lest, mais elles ont dû revenir en arrière et décréter un confinement général, en raison de la vague épidémique qui déferle sur le continent Américain et particulièrement sur la partie sud de ce continent.
Dans ces deux cas, le Liban et le Chili, ces décisions de reconfinement ont provoqué des émeutes sérieuses comme si les peuples, après avoir retrouvé une certaine liberté ne pouvaient accepter de se retrouver à nouveau bloqués chez eux. 

 

Dans quelle situation se trouve l’Amérique ?

Aux États-Unis la situation est toujours aussi confuse, entre un Président qui veut à tout prix un retour à la normale et des gouverneurs qui placent avant toute chose la santé de leurs administrés. Donald Trump est obsédé par l’élection présidentielle de novembre. Il est donc pressé que l’économie redémarre et que le taux de chômage, qui pulvérise tous les records, baisse « même si des vies seront perdues afin de rouvrir l’économie » admet le Président. Il encourage donc les manifestations qui se déroulent dans certains états contre des gouverneurs « confinateurs ». Plusieurs Etats républicains, notamment les Etats des grands parcs de l’ouest (Utah, Arizona, Nouveau Mexique, etc...) ont décidé de lever les restrictions et viennent s’ajouter à la liste des quelques Etats du centre-nord qui n’ont jamais confiné. Mais la plupart des gouverneurs dont ceux de Californie ou de New York procèdent par petites touches. Ainsi, en Californie, seuls les petits commerces, les librairies, les fleuristes ou les magasins de jouets ou d'articles de sport peuvent rouvrir. Les bureaux, les centres commerciaux et les restaurants restent fermés. Il n'est cependant pas question d'une réouverture des salons de coiffure, des salles de sports ou des lieux de culte avant le milieu de l'été dans le scénario le plus optimiste. Los Angeles et New York, les villes les plus touchées, devraient rester mortes jusqu’à nouvel ordre. L’épidémie est loin d’être éteinte. La courbe des décès est en légère baisse, mais à un niveau encore très élevé, supérieur à 1000 par jour.
Au Canada, le déconfinement se fait aussi province par province, très prudemment. La ville de Montréal, épicentre de l’épidémie devrait rester fermée. 
Mais là où la situation est la plus préoccupante, c’est en Amérique latine. L’épidémie flambe dans le sous-continent. Le nombre de morts a doublé en une semaine dépassant le seuil des 40 000. Le Brésil est devenu le deuxième pays le plus touché au monde. C’est une véritable guerre verbale qui s’est engagée entre Jair Bolsonaro et certains gouverneurs ou maires de grandes villes qualifiés de « merdes » par le locataire du palais présidentiel d'Alvorada ! Le Mexique, le Pérou, et l’Argentine sont touchés de plein fouet et on est loin de parler de déconfinement dans ces pays. 

 

Le virus achève ainsi sur le continent Américain son tour du monde ? 

Oui et il reste beaucoup de questions en suspens. Pourquoi le virus a-t-il relativement épargné l’Asie du Sud-Est, l’Inde (4021 morts au 24 mai), l’Australie (102 morts) ou l’Afrique ? Est-ce une question de climat, de chaleur et d’humidité ? Mais alors comment expliquer l’assaut actuel sur l’Amérique latine ? 
Est-ce particulièrement un virus de pays tempérés et développés ? Va-t-il disparaître après ce tour du monde ravageur, comme le dit le professeur Raoult ? « Éventuellement quelques cas sporadiques apparaîtront ici ou là (mais) l'épidémie est en train de se terminer » soutient le célèbre microbiologiste marseillais. « Ce virus n'est pas un marathonien, c'est un sprinter : il s'épuise très vite » ajoute dans le même sens un autre scientifique de renom, le Professeur Jean-François Toussaint, directeur de l'Institut de recherche biomédicale et d'épidémiologie du sport (Irmes).
Une seconde théorie optimiste est avancée par certains. L’épidémie aurait touché tous ceux qu'elle pouvait toucher. Leur argument central : il est faux de considérer que l'intégralité de la population est une cible. « Une partie non négligeable de la population pourrait ne pas être sensible au Coronavirus, parce que des anticorps non-spécifiques de ce virus peuvent l'arrêter », avance l’épidémiologiste Laurent Toubiana. Il émet l’hypothèse que des anticorps produits à la suite d’infections passées par des virus corona bénins (du type de ceux qui donnent un simple rhume) puissent agir sur la Covid-19. C’est ce que l’on appelle « l’immunité croisée ». Le professeur Toubiana fonde son hypothèse sur le fait que le corps médical est, selon lui, relativement peu touché. 

Rien de tout cela n’est prouvé. Le virus continue à faire des ravages. Dans le doute les gouvernements n’ont d’autres choix que de déconfiner prudemment... et préparer une éventuelle seconde vague. 


Article achevé de rédiger le 25 mai 2020 - En partenariat avec Exiom Partners