Les conséquences de la crise sur le secteur du commerce et de la distribution

Interview exclusive de Jacques Creyssel, Délégué Général de la Fédération du Commerce et de la Distribution (FCD) et Co-président de la Commission Economie, Compétitivité et Finances du MEDEF.

Il détaille les conséquences de la crise actuelle sur le secteur du commerce et de la distribution.

 

La crise actuelle a durement impacté le secteur commerçant sur un plan économique et mis celui de la distribution en première ligne face au virus. Comment se portent aujourd’hui ces secteurs ? 

Il faut distinguer le commerce alimentaire du commerce non-alimentaire, qui ont subi la crise de façon totalement différente. 
Le commerce alimentaire avait une feuille de route extrêmement claire : assurer la continuité de la chaîne d’approvisionnement tout en évitant au maximum les pénuries et les fermetures de magasins. Le suivi a été organisé autour de réunions quotidiennes avec les pouvoirs publics et les ministres concernés, avec trois indicateurs clés : le taux de service des commandes, l’absentéisme dans les magasins et le fonctionnement de la chaine logistique. Malgré les grandes difficultés rencontrées à certains moments, notamment dans le Grand Est, nous pouvons être extrêmement satisfaits puisque la chaîne a tenu. 
S’agissant des commerces non-alimentaires, les choses étaient malheureusement différentes avec une interdiction d’ouvrir pour la quasi-totalité des boutiques pendant près de deux mois. La crise a suscité des difficultés d’autant plus importantes qu’elle est intervenue au début du printemps, un moment crucial de l’année en matière de consommation, et qu’elle a suivi deux autres épisodes très compliqués pour les commerçants : le mouvement des gilets jaunes qui a fortement limité l’accès aux centres commerciaux pendant de nombreuses semaines, puis les manifestations contre la réforme des retraites qui ont bloqué de nombreux centres-villes.

 

La grande distribution a annoncé la vente de centaines de millions de masques créant une polémique quant à l’existence d’éventuels stocks cachés au détriment des personnels soignants. Est-ce une polémique justifiée ?

Il s’agit d’une polémique assez indigne. Les arguments utilisés sur le soi-disant stock caché étaient totalement faux. Les chiffres annoncés par certaines enseignes étaient ceux des commandes et non des stocks. Les consommateurs ont d’ailleurs pu le constater d’eux même dans la mesure où il n’y avait soit pas assez, soit pas du tout, de masques à vendre dans les rayons des magasins, lorsque leur commercialisation a débuté le 4 mai.
La vente de masques est une nouvelle mission de service public que la distribution a accepté à la demande du gouvernement. Ce dernier a demandé au secteur, comme aux pharmaciens et aux buralistes, de participer à la réussite du déconfinement en permettant à tous les Français d’avoir accès à un nombre suffisant de masques, qu’il s’agisse de masques « grand-public » réutilisables, ou de masques à usage unique dits « chirurgicaux ». Nous avons répondu présent en réussissant à en acheter rapidement sur les marchés internationaux ou à en faire fabriquer, alors que la demande nous a été adressée mi-avril pour une mise en œuvre le 4 mai. Malgré tout, ces masques n’arriveront que très progressivement dans les magasins. 

 

Une partie des commerces a pu réouvrir le 11 mai dernier. Quels sont les enjeux de ces réouvertures et comment faire en sorte que cette reprise soit réussie tant sur un plan économique que sanitaire ?

Nous avons travaillé avec les pouvoirs publics pour faire en sorte que cette nouvelle étape de déconfinement se passe le mieux possible, notamment sur le plan sanitaire. L’Etat a défini, à cette occasion, de nouvelles règles , par exemple celle d’une personne, client ou salarié, pour 4 m² de surface utile dans les magasins. Il s’agit d’une règle complexe à mettre en œuvre, la notion de surface utile étant très difficile voire impossible à mesurer pour 450 000 magasins en 3 jours. Nous avons donc demandé et obtenu une méthode plus simple à utiliser, fondée sur la surface totale de vente du magasin et avec un client ou un salarié pour 8 m². 
Sur le plan économique, les magasins qui peuvent rouvrir l’ont fait le plus souvent, mais la reprise va être extrêmement lente. Les clients vont avoir des difficultés pour prendre les transports en commun, ce qui nuira à la fréquentation. Ils devront aussi retrouver une certaine confiance avant de se rendre en magasin. Nous craignons ainsi que les premières semaines de réouverture ne permettent pas de rattraper, bien au contraire, les pertes des semaines précédentes. 
Il faudra donc mettre en place un plan de relance de la consommation au plus vite afin de faire repartir les ventes et d’éviter des faillites multiples. 

 

De nombreuses questions se posent quant à la relocalisation d’une partie de la production industrielle et alimentaire française. La distribution a un rôle à jouer pour concrétiser cette tendance, comment s’y adapte-t-elle ? 

La crise a mis en évidence un besoin accru de souveraineté dans le domaine alimentaire mais aussi dans de nombreux domaines de productions tels que la pharmacie ou les masques. Nous dépendons parfois de manière excessive d’autres pays, notamment extra-européens. A titre d’exemple, 80% des molécules actives en matière pharmaceutique viennent d’Inde ou de Chine.  La relocalisation d’activité ne va toutefois pas être simple dans la mesure où l’origine de ces délocalisations tient d’abord à des coûts de production trop élevés en France ou en Europe. La question fondamentale est de savoir si les consommateurs auront les moyens et accepteront de payer beaucoup plus cher des produits français ou européens
Le grand problème des prochains mois voire des prochaines années sera donc de pouvoir concilier un pouvoir d’achat qui sera nécessairement contraint, ne serait-ce que par le taux de chômage qui va fortement augmenter, et des produits dont les coûts vont augmenter parce que leur production sera relocalisée. La seule et unique façon de résoudre cette équation a priori impossible est de diminuer le coût de la production en France et en Europe, ce qui passe d’abord et avant tout par une baisse extrêmement forte des impôts sur la production. C’est d’ailleurs une priorité qui était déjà soulevée avant la crise.

 

Le confinement oppose plus que jamais le e-commerce aux commerces physiques. Ces derniers ont-ils encore un avenir et, selon vous, comment doit agir le gouvernement pour les soutenir ?

La crise a selon moi révélé au moins deux éléments importants pour le commerce. 
Le premier est le caractère indispensable de l’omnicanalité, donc de la complémentarité entre commerce physique et e-commerce.  Aujourd’hui, un commerce purement physique devient de moins en moins envisageable, peu importe sa taille. Pendant la crise, les petits commerces qui ont réussi à la supporter en partie sont ceux qui ont su développer leur activité de vente en ligne. De même, les grandes enseignes qui ont le plus souffert sont celles qui avaient la plus faible part de leur activité en e-commerce. 
Le deuxième enseignement, c’est que les grands gagnants de la crise sont les GAFAM (ndlr. Google, Amazone, Facebook, Apple et Microsoft) et les BATX (ndlr. Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Alors que tous les commerces sont fragilisés, ces grands acteurs transnationaux sortent au contraire renforcés avec des capitalisations boursières qui ont augmenté de l’ordre de 30% et donc des capacités encore plus fortes pour imposer leur loi à l’ensemble du commerce. 
J’ai le sentiment que le commerce physique a plus que jamais un avenir, sous deux conditions. D’abord qu’on lui donne les moyens d’être véritablement omnicanal, ce qui suppose notamment des investissements majeurs dans le développement des réseaux. Ensuite, qu’on instaure une vraie égalité des conditions de concurrence. Il est de moins en moins supportable que certains grands acteurs transnationaux ne respectent aucune des règles existantes en matière sociale, fiscale ou juridique. C’est un sujet qui doit d’abord être traité au niveau européen, car seule une coopération des États permettra que la concurrence redevienne loyale. 

 

Vous êtes co-président de la Commission Economie, Compétitivité et Finances du Medef. Comment analysez-vous les mesures économiques prises par le gouvernement ? Seront-elles suffisantes pour assurer le futur économique du pays ? 

Le gouvernement a pris des décisions importantes, avec les prêts garantis par l’Etat, le fonds de solidarité ou le financement du maintien de l’emploi sous forme de chômage partiel pour 60% des salariés du secteur privé. Ce sont naturellement des mesures tout à fait majeures, mais d’une ampleur très inférieure à celles d’autres pays dont l’Allemagne et l’Italie. La France propose des mesures pour un total de 112 milliards d’euros, alors que l’Allemagne a débloqué 430 milliards d’euros et l’Italie 253 milliards d’euros. Tout ceci signifie que la phase ultérieure du plan de relance devra être très significative, voire plus importante que celle de ces autres pays. 
Nous anticipons un redémarrage très lent et une augmentation extrêmement forte du chômage, avec des risques sociaux et une possible fracture interne dans un pays aujourd’hui marqué par les fameuses divisions évoquées au moment des gilets jaunes. Par ailleurs, au niveau global, les trois gagnants de la crise sont la Chine au niveau mondial, l’Allemagne en Europe, et les GAFAM et les BATX pour les entreprises. Cela veut dire qu’alors que nos coûts vont augmenter, du fait des mesures sanitaires mais aussi des mesures de souveraineté à venir, les prix d’autres acteurs vont eux rester bas. Nous allons donc avoir une vraie difficulté supplémentaire de compétitivité par rapport à avant la crise.
Nous devons aussi anticiper que nos engagements environnementaux risquent de devenir plus difficiles à respecter. Il ne faut bien sûr pas les remettre en cause, mais il s’agit d’investissements lourds et peu rentables à court terme, donc plus compliqués à mettre en œuvre dans une économie en fort recul.
Face à cette situation, la priorité est donc à la relance de la demande pour faire repartir la machine et éviter une véritable chute de l’économie. Ensuite, il faut absolument faire en sorte qu’il n’y ait pas de « génération Covid » sacrifiée et que tous ceux qui arrivent aujourd’hui sur le marché du travail puissent bénéficier de formations et d’emplois. Par ailleurs, il sera nécessaire de lancer un programme de restauration de notre compétitivité. Enfin, le sujet de l’environnement devra être un sujet européen, à mettre au cœur du programme de relance commun qui sera décidé dans les prochaines semaines. 

 

Article rédigé en partenariat avec Exiom Partners – le 14 mai 2020

 

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