Les défis du secteur des transports à l’heure du déconfinement

Interview de Bruno Gazeau, président de la Fédération Nationale des Associations d'Usagers des Transports (FNAUT).

Comment faire en sorte que la reprise des transports puisse se faire dans de bonnes conditions et n’accélère pas l’apparition d’une seconde vague ?

 

Pendant la période de confinement, l’utilisation de transports en commun s’est fortement réduite. Comment l’ensemble du secteur s’est-il organisé ?

Effectivement, la demande et l’offre de transport ont été fortement réduites, en partie sur injonction du gouvernement qui a souhaité diminuer les déplacements et la mobilité inter-régions. Pour la SNCF, à peine 7 % des grandes lignes et 15 % du réseau TER fonctionnent encore. L’Ile-de-France est une exception avec 30 % des TER qui continuent à circuler. La RATP a maintenu environ 30 % de son offre contre 15 % pour autres réseaux similaires en province.

L’offre s’est vite révélée inadaptée pour les soignants. Beaucoup viennent de loin et doivent parcourir de grandes distances pour rejoindre l’hôpital dans lequel ils travaillent. Les horaires ne coïncident pas nécessairement non plus avec ceux des transports en commun. Il a donc fallu intervenir auprès de la SNCF pour qu’elle s’adapte à ces contraintes particulières.

D’autres modes de transports sont quasi à l’arrêt. Je pense notamment aux autocars qui ne peuvent plus compter sur le tourisme et le transport scolaire et qui traversent aujourd’hui une crise très grave.

Economiquement, pour le secteur, les charges financières ont été en partie maintenues. Même si un tiers des salariés s’est retrouvé en arrêt de travail ou en garde d’enfants, les deux tiers restants sont encore en activité pour exécuter les services et continuer les opérations de maintenance. Qui dit moins de fréquentation dit aussi moins de recettes. Le transport public est financé par l’impôt, la contribution des usagers et celle des entreprises. En cas de chômage partiel la recette issue du Versement Transport n’est plus acquise, ce qui créée un manque à gagner de 2 milliards d’euros sur l’année. Ce manque de recettes est d’autant plus impactant que le secteur va rapidement devoir consentir à des investissements pour le déconfinement afin mettre en place la distanciation sociale ou encore la désinfection du matériel, mais aussi augmenter les fréquences. Heureusement, pour beaucoup d’acteurs l’Etat, des groupes parapublics ou les collectivités pourront intervenir financièrement et la mise en place d’un fonds de compensation est aujourd’hui en discussion.

 

Le droit des usagers a-t-il été respecté pour tous ?

Pour les annulations, les usagers ont été globalement bien respectés. La SNCF a tenté dans un premier temps de mettre en place des bons d’échange de billets mais nous sommes vite retournés à un remboursement en euros, ce qui est une très bonne chose pour les usagers. Les abonnements TER et de la plupart des réseaux urbains n’ont pas été prélevés en avril et mars, une mesure également satisfaisante. Le secteur de l’aviation connait plus de difficultés. La commission européenne a voulu aider les compagnies et alléger leurs charges en leur permettant de transformer les billets en avoirs disponibles pendant un an. Nous sommes opposés aux bons et avoirs. Ils sont inacceptables pour les usagers qui doivent alors utiliser un nouveau billet sur la même compagnie à des dates qui pourront ne pas leur convenir, et rien ne dit que ce nouveau billet soit au même prix que l’ancien. Nous avons contesté cette décision et des débats sont en cours au Parlement.

Ceci est d’autant plus contestable qu’un fonds de mutualisation avait été créé au Danemark lorsque les volcans islandais avaient empêché tout le trafic aérien ; il est parfaitement possible de l'étendre aujourd’hui au niveau européen.

 

Les transports publics sont primordiaux pour la reprise d’activité post-confinement. Comment faire en sorte qu’ils n’accélèrent pas l’apparition d’une seconde vague tout en permettant à la reprise de se faire dans de bonnes conditions ?

 

La sécurité est le critère le plus important. Les usagers doivent être rassurés et avoir toutes les garanties sanitaires nécessaires lorsqu’ils prennent les transports en commun. Les usagers sont inquiets et c’est normal. Il y a un effort de communication à faire pour ne pas dramatiser la situation et expliquer que ce déconfinement peut fonctionner. A l’étranger, certains pays comme la Corée du Sud ont très bien réussi leur reprise, prenons exemple sur eux. Un décret a déjà été publié ; il vise un premier niveau de protection des usagers et des personnels avec quelques mesures concrètes comme l’installation de protection pour la cabine du conducteur de bus ou l’interdiction de vente de billet par le conducteur. Quoi qu’il en soit, il faut que la distanciation sociale soit respectée et le port du masque est une nécessité. Nous insistons sur ce second point. La difficulté sera d’en fournir à tous. L'Etat et les collectivités s'y engagent.

De vraies campagnes de désinfection quotidiennes devront aussi être organisées avec des procédures, une liste d’opérations précises et l’affichage de l’historique de désinfection du bus ou de la rame.

Pour rassurer les usagers il faudra aussi que la désinfection soit crédible, c’est-à-dire qu’elle soit liée à un nettoyage profond. Si un bus est sale, personne ne croira qu’il aura été désinfecté et personne ne voudra monter dedans. Tout ceci doit se faire au travers d’une vraie démarche de qualité et de formation du personnel que notre fédération pourra suivre grâce à notre forte présence sur le terrain.

Concernant le bon fonctionnement de l’offre de transport, c’est-à-dire pour assurer aux usagers qu’il y aura un nombre suffisant de bus, de trams ou de métros, il sera nécessaire d’accroître l’offre quitte à ce qu’elle soit supérieure à la demande. Ceci est d’autant plus vrai que la distanciation sociale imposera un nombre de sièges bien supérieur au nombre d’usagers pour garantir qu’il n’y ait pas d’entassement dans les véhicules.

Nous avons tout de même une chance, la généralisation du télétravail a considérablement réduit le nombre de voitures en circulation. Il faut en profiter pour augmenter le nombre de bus, qui peuvent aujourd’hui rouler dans d’excellentes conditions. Ce serait d’ailleurs une bonne nouvelle pour la reprise des transports que le télétravail se poursuive le plus longtemps possible, notamment en Ile-de-France.

Les entreprises ont aussi un rôle à jouer pour ne pas surcharger les transports aux heures de pointe. Il existe de très bonnes initiatives sur le territoire. L’université de Rennes a par exemple décalé ses cours de 15 minutes pour limiter l’entassement aux heures de pointe, et des entreprises de La Défense réfléchissent aussi au travail en horaires décalés.

Le secteur aérien aura un traitement différent. Ce n’est pas forcément dans l’avion que le problème sera le plus important car l’air y est renouvelé très fréquemment. Nos inquiétudes portent plutôt sur les aéroports où la proximité entre les personnes est très forte. La régulation des flux sera primordiale, comme dans les gares SNCF aussi, avec, pourquoi pas une prise de température des passagers.

 

 

Dans son intervention du 28 avril devant l’assemblée nationale, le Premier ministre a annoncé qu'il rendait le masque obligatoire. Il a souhaité que l'offre soit maximale et la régulation de la demande faite par le télétravail, l'étalement des horaires et a appelé ceux qui ne travaillent pas à réduire leur mobilité. Il a renvoyé aux négociations locales, y compris avec les usagers le choix des dispositions pour ajuster l'offre et la demande à ces nouvelles contraintes.

 

Ne doit-on pas finalement encourager les usagers à privilégier la voiture qui semble moins exposée sanitairement ?

Il est vrai que la voiture est sécurisée mais le tout voiture n’est pas une solution. Ce genre de recommandations créerait des bouchons importants et serait contreproductif pour les usagers. Aussi, la distanciation sociale est impossible pour le covoiturage. Se posent également les questions liées à la pollution qu’une telle mesure pourrait générer et rappelons qu’il n’y a pas de vaccin contre le changement climatique. Le tout voiture ne peut donc pas être une réponse adaptée aux enjeux de la mobilité après-demain et à moyen terme. Le problème de la mobilité doit être réfléchi très sérieusement, dans sa globalité et dans le partage de la voirie entre voitures individuelles et transports en communs.

Pour l’aérien, c’est plus compliqué. L’avion est la seule alternative viable sur l’intercontinental, et les vols devront bien reprendre un jour. En revanche pour les courts et certains moyens courriers, le train, qui est économiquement compétitif, devrait être privilégié, mais là encore bien organisé y compris au niveau européen.

Quoi qu’il en soit, le transport de masse est essentiel pour le développement économique des villes et plus précisément des cœurs de villes. Des réseaux de transports publics performants sont nécessaires pour la formation, l’emploi, le commerce, … Nous sommes face à de grands défis aujourd’hui, mais ce sont les défis qui permettent d’avancer et de s’améliorer.

 

Je suis frappé de voir qu’il n’y a pas de discordance entre tous les acteurs du secteur des transports, y compris des partis politiques de tous bords. La gouvernance est aujourd’hui bien organisée et la décentralisation permet un pilotage efficace de la part des régions. Tout le monde avance dans le même sens et c’est une très bonne chose.

 

Article rédigé en partenariat avec Exiom Partners – le 30 avril 2020

 

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