Les impacts économiques du confinement

Interview de Jean Hervé Lorenzi, président du cercle des économistes, qui nous donne son éclairage pour mieux comprendre les enjeux économiques de la situation actuelle exceptionnelle.

 


Le monde vit une situation inédite avec un confinement de près de la moitié de ses habitants. Peut-on prévoir l’ampleur de la crise économique et sa durée ?

On ne peut bien entendu ni prévoir son ampleur ni sa durée, dans la mesure où tout ceci est lié à deux facteurs principaux : la durée du confinement et le risque de reprise de l’épidémie qui rend anxieux un grand nombre d’acteurs économiques. En revanche, nous savons aujourd’hui qu’il faut compter pour la France sur une baisse du PIB de 3 % par mois passé en confinement. Avec un confinement qui durera très probablement plus de deux mois, et une reprise qui ne sera pas très rapide, la baisse du taux de croissance du PIB français sera sans doute de 8 % à 10 %.

Avec ces mêmes hypothèses, on peut anticiper une baisse du PIB américain de 20 %. L’économie chinoise aura bien du mal à redémarrer étant donné qu’elle repose en grande partie sur l’exportation qui va diminuer à cause de la baisse d’activité du reste du monde. On peut ainsi estimer que la croissance chinoise sera de l’ordre de 0 %, soit une baisse de 6 % par rapport à son niveau d’avant crise.

Le FMI a annoncé il y a un peu plus d’un mois que le taux de croissance mondial allait baisser de 0,1 %. C’est une plaisanterie. La décroissance du PIB mondial sera de l’ordre de 3 %, ce qui constitue un choc sans équivalent. Bruno Le Maire a bien raison de dire que la France n’a pas connu de tels impacts économiques depuis 1945.

Il faut aussi noter que la plupart des prévisions des économistes dans le monde sont sceptiques quant à une reprise très rapide et un rebond majeur en 2021. Le consensus est à une reprise très lente parce que les chaines de valeurs ont été disloquées, le commerce mondial est très perturbé et le moral des individus est très affecté par la double peur, sanitaire et économique.

 

La France dispose d’un système de protection sociale de haut niveau. Est-elle bien armée pour résister ?

Les mesures prises à l’échelle européenne et au niveau français sont parfaitement adaptées et ont été rapidement mises en œuvre. Le chômage technique et le chômage partiel sont au rendez-vous et sont très efficacement déployés. Les 300 milliards d’euros de garanties de prêts aux entreprises sont aussi une bonne réponse, même si plus difficile à mettre en œuvre étant donné qu’elle passe par des réseaux bancaires qui ne sont pas habitués à ce genre de démarche.

Avec tout ceci, la France est bien protégée quant au risque majeur de voir des milliers d’entreprises faire faillite et disparaître. Il y en aura sûrement mais il y en aurait eu nettement plus sans cette réaction rapide. Sur ce point bravo.​

 

Bien armée pour résister. Bien armée pour rebondir ?

La reprise d’activité est un problème très difficile devant nous. Pour le résoudre il faut recréer un climat de confiance et trouver les scénarios de reprise les plus adaptés.

Sur la confiance, les assureurs ont un rôle important à jouer. Pour que les entreprises n’aient pas peur de réinvestir il faudrait qu’un système d’assurance pandémie soit mis en place. D’autres éléments sont aussi clés pour réinstaurer cette confiance.

Pour les entreprises, le report de prélèvements obligatoires déjà mis en place doit être poursuivi et étendu. De nombreuses petites entreprises vont être confrontées à des difficultés de trésorerie qui ne doivent pas être accentuées par un paiement brutal des impôts ou des charges sociales.

Pour les ménages, ma conviction est qu’il faut absolument baisser de manière significative la TVA dans certains secteurs d’activité. Deux me paraissent tout désignés :

- les produits de première nécessité dont la TVA peut être abaissée à 0 % pour aider les ménages les plus fragiles ;
- le secteur du développement durable qu’il faudra soutenir avec des baisses de TVA, notamment pour l’automobile qui va être très durement touchée par cette crise.

Quant aux scénarios de reprise, la seule chose qu’on peut dire aujourd’hui c’est qu’il faut mettre l’accent sur la reprise de l’activité des entreprises et sur l’investissement. Il faut donc favoriser l’investissement avec la mise en place d’amortissements accélérés par exemple, et des investissements publics conséquents dans le secteur de la santé et dans tous les secteurs publics qui ont été maltraités depuis des années. Enfin, dernier aspect, il faut réserver des kits de protection sanitaires pour aider certains secteurs à redémarrer le plus vite possible, et je pense ici au secteur du bâtiment.

L’Europe, prône depuis des années la rigueur budgétaire. Elle annonce maintenant et très régulièrement de nouvelles aides pour soutenir l’économie. Est-ce la bonne stratégie ?

Oui c’est la bonne stratégie. Le risque n’est pas de voir la dette des Etats s’aggraver mais de voir l’économie s’effondrer. Entre deux maux, il faut choisir le moindre et c’est la position adoptée par quasiment tous les États y compris par l’Allemagne dont le déficit public sera de l’ordre de 10 % cette année.

N’oublions pas que les banques centrales, qui ont un rôle absolument majeur à jouer, ont de fait la capacité d’effacer les dettes des États. En rachetant des obligations souveraines sur le marché primaire donc en direct, elles fournissent un financement sans créer une dette complémentaire et de donc de facto effacent les dettes. Le risque de ce genre de politique est de créer une fuite dans la monnaie (ndlr. que les épargnants perdent confiance dans la monnaie et préfèrent détenir des biens physiques plutôt que des liquidités). Mais avant que cela arrive, il s’écoulera beaucoup d’eau sous les ponts.

Rappelons aussi qu’à la sortie des guerres, les taux de déficit public étaient souvent très importants, bien plus importants que ceux que nous avons connu plus récemment. Autre exemple, la Grande Bretagne qui fut la grande puissance du 19ème siècle, a vécu tout ce siècle avec une dette publique supérieure à 200 % de son PIB.

En ramenant les choses à la hiérarchie des problèmes, le seul vrai risque que nous courons aujourd’hui en termes de dette est en réalité celui relatif à celle des entreprises. Elle a beaucoup augmenté et, elle, n’est pas effaçable.

Quoiqu’il en soit, il faut regarder tout ceci avec beaucoup de réalisme. Même si la stratégie est la bonne, nous ne sommes encore qu’au tout début des grandes décisions qui devront être prises dans les prochaines mois.

 

Faudra-t-il s’attendre à de nouvelles politiques d’austérité post-crise pour rembourser cette injection massive d’argent ?

Oui et non. Les exemples caractéristiques sont les fins de guerres. La France avait une dette absolument géante après 1945 et l’a très largement effacée en deux ans. L’objectif c’est la croissance, car c’est elle qui rembourse la dette.

Le deuxième aspect, c’est que je suis convaincu que les taux d’intérêt vont rester durablement bas. C’est aujourd’hui la responsabilité des banques centrales de les maintenir à ces niveaux, afin que les Etats gardent une capacité de respiration.

Enfin, il y a une grande inconnue, celle qui remet en cause les leçons d’économie monétaire des dernières décennies : l’inflation. De nouvelles liquidités créent de l’inflation mais aujourd’hui ce n’est pas le cas. La question est de savoir si ça le sera un jour à nouveau, car comme on le sait l’inflation peut jouer un rôle très bénéfique pour diminuer ou amortir les dettes. Dans les faits, depuis que le monde existe, il y a une bagarre entre les débiteurs et les créanciers, avec un équilibre qui se fait soit par la croissance soit par l’inflation, ou, de façon plus exceptionnelle, par des faillites d’Etats avec dans ce cas des créanciers qui finissent en victimes.

 

Interview réalisée par Exiom Partners.

Interview Jean-Hervé Lorenzi – AGIPI