Reprise économique et monde post Coronavirus

Entretien exclusif avec Bruno Lanvin, directeur exécutif à l'INSEAD et responsable des indices mondiaux.

Le monde vit une situation inédite issue de la crise provoquée par la pandémie. Peut-on prévoir l’ampleur de la crise économique, ses retombées et sa durée ?
Trois dimensions sont à considérer : l’impact, l’ampleur et la durée de la crise. Il y aura une reprise certes. Mais quelle sera la forme de cette reprise ? En « U », en « V », ou en « W » ? 
A ce stade du développement de la pandémie, les projections économiques restent hasardeuses et nous devons nous contenter de conjectures. Néanmoins, quelques éléments de réflexion sont dorénavant clairs. La crise actuelle est plus ample et plus profonde que celle de 2008-2009, qui était avant tout une crise financière finalement absorbée en quelques années. Cette fois, nous sommes face à une crise sanitaire, économique, et probablement sociale et géopolitique. La question devient alors : devons-nous nous référer à 1918 ou à 1945 ? 
La reprise de 1918 a été bancale, fondée sur des principes et des mécanismes imparfaits avec la punition de l’Allemagne, une Société des Nations affaiblie et une quasi-absence d’institutions multilatérales pour le commerce ou l’innovation. Tout ceci a d’ailleurs débouché sur la crise de 1929. Il nous faut donc plutôt nous placer dans un contexte 1945, et les trente années de croissance qui ont suivi.
Quatre éléments définissent les bases durables pour la reprise à venir. 
- Premièrement, la crise est   un révélateur : un certain nombre d’événements et d’évolutions étaient à l’œuvre avant la crise, et sont devenus maintenant visibles. 
- Ensuite, elle est un accélérateur des transformations nécessaires à l’échelle de la société en les rendant plus urgentes, par exemple de la réduction des inégalités, les réformes des régimes de retraites ou du marché du travail. 
- En troisième point, la crise va jouer un rôle d’amplificateur de l’affaiblissement de la cohésion européenne, de l’écroulement de l’édifice multilatéral et de l’émergence de réflexes protectionnistes. - Enfin, cette crise est annonciatrice des bouleversements à venir. 
Quoi qu’il en soit, la reprise sera une course de vitesse dont les règles ne sont aujourd’hui ni établies ni partagées. Pour une économie comme celle de la France, la reprise se fera par superposition de strates, ayant chacune ses horizons et ses échéances. Il faudra réparer, construire et amortir.
La réparation des dommages causés devra se concentrer sur les secteurs naufragés, et les entreprises pourvoyeuses d’emploi dont les PME. Le tourisme, la restauration, ou la petite distribution devront pouvoir bénéficier de soutien à court terme pour s’acquitter de leurs charges et se rebâtir rapidement. Pour nombre d’entreprises de ces secteurs, la reprise devra se faire en quelques mois, sans quoi les faillites se généraliseront. Pour d’autres secteurs moins affectés tels que le BTP, l’automobile ou le transport, le rétablissement pourra prendre un à deux ans selon le dynamisme de la demande. D’autres secteurs verront probablement une reconstruction plus lente sur 5 à 10 ans.  
Plus important, il faudra mieux s’armer à l’avenir pour se prémunir contre les chocs extérieurs. Cet effort, stratégique et tourné vers l’avenir, exigera une mobilisation importante de l’investissement public et une cohésion européenne forte.

L’innovation constitue un moteur de reprise pour l’économie de demain. La France et l’Europe ont-elles les atouts pour gagner cette compétition globale ?
La crise peut aider à reprendre conscience de l’importance de l’innovation et des bienfaits qu’elle nous a apportés lorsque nous avons eu à faire face à des défis planétaires. En matière d’environnement et de changement climatique, elle reste la clé pour corriger les excès et les dommages dont nos sociétés industrielles ont été la cause. Elle nous rappelle aussi que nous devons viser plus haut et plus fort, et que les défis collectifs exigent des solutions collectives. Le repli sur soi ne peut qu’aggraver la crise et ses effets.  Il faut aussi garder à l’esprit que, plus encore qu’avant la pandémie, la concurrence mondiale ne se limitera pas au seul combat pour les parts de marché. Elle sera une course pour attirer les cerveaux autour d’objectifs ambitieux et une compétition pour rallier les cœurs c’est-à-dire repenser les modes de vie, et les modes de production et de consommation.
Pour augmenter ses chances de bénéficier au mieux de la sortie de crise, la France doit mettre sur pied la stratégie nécessaire pour la promotion de l’innovation comme levier majeur de la reprise. L’Europe doit elle aussi se refonder, et se placer clairement dans le camp de ceux qui ont une vision à long terme, fondée sur des avantages comparatifs indéniables : l’histoire, la culture, l’éducation, … 
Mais la sortie de crise sera aussi riche de sollicitations et d’impératifs de court terme, pour sauver des entreprises en perdition, et protéger les plus exposées. Pour cela, il faudra avoir l’agilité nécessaire et poursuivre, et sans doute accélérer, les efforts entrepris pour réduire la pesanteur de certaines rigidités. Je pense au marché du travail, à la fiscalité ou aux régimes de retraite. Sur le plan interne, la stratégie de l’innovation doit donc aussi privilégier les solidarités, car les écarts entre les couches sociales vont être aggravés par la crise. Les mécanismes de soutien, de report de charges seront vitaux, et l’innovation sera aussi de nature fiscale et financière.
Au bout du compte, le succès dans l’après-crise appartiendra à ceux qui sauront ne pas se laisser aveugler par les feux du présent. L’innovation doit être soutenue en privilégiant les bienfaits de la coopération internationale. Il pourrait être désastreux pour l’Europe et pour d’autres pays riches de laisser à la Chine le rôle de bailleur unique de l’Afrique. La restauration du cadre multilatéral notamment en matière commerciale est une importante condition pour une reprise globale et durable. 

Comment se situe la France en termes d’entrepreneuriat et de talents ? 
Nous publions le « Global Talent Competitiveness Index » (GTCI) depuis 2013. Ces 8 ans de recherche et d’analyse de données nous fournissent une vision documentée de l’évolution mondiale en ce domaine, puisque le rapport couvre plus de 140 pays . Dans la dernière édition de ce rapport, présentée en janvier 2020 au World Economic Forum de Davos, la France occupe le 21ème rang, une place honorable. La France gagnerait à consentir plus d’efforts pour améliorer sa performance et son degré de compétitivité en matière de talents. Ceci n’est pas hors de portée. Les données chiffrées montrent clairement qu’être une très grosse économie n’est pas un prérequis pour être un champion mondial des talents, des pays comme la Suisse, Singapour, ou les pays scandinaves sont dans les 10 premiers. Avec son potentiel la France peut faire aussi bien. Chaque année, le rapport est centré autour d’un thème et pour 2018 il s’agissait de l’entreprenariat. En 2019, c’était l’Intelligence Artificielle. Sous ces deux angles, un grand nombre de leçons peuvent être tirées pour la France, leçons à réexaminer à la lumière de la crise actuelle.
Les forces de la France résident dans la production des talents, son système éducatif, ses capacités technologiques et sa recherche fondamentale. Deuxième élément d’autant plus important en sortie de crise, l’écosystème des start-ups en France connait une vitalité nouvelle. Au cours des trois dernières années, on a vu se dessiner un certain nombre de succès remarquables en ce domaine. Pour l’entrepreneuriat, en France comme ailleurs, la dernière décennie a vu l’éclosion d’une nouvelle génération qui aspire à un certain nombre de changements. Au-delà d’une minorité faible de pessimistes, cette génération a l’énergie, la volonté et le pouvoir de changer le monde. Elle croit en un monde fondé sur des valeurs et la stratégie de sortie de crise doit lui donner les moyens de ses ambitions et lui redonner foi en l’avenir pour lui permettre de tirer pleinement partie des talents qu’elle incarne. Dans le domaine de l’intelligence artificielle, il est clair que les Etats-Unis et la Chine sont actuellement très en avance sur le reste du monde. Cet écart n’est néanmoins pas irréductible. L’Europe doit très rapidement mettre en œuvre sa propre stratégie, et l’ancrer sur un ensemble de principes et de règles qui reflètent ses valeurs. Pour résumer, comme toute crise, celle que nous traversons doit être vue comme une opportunité qu’il convient de ne pas gâcher. Pour cela, il nous faut comprendre les aspirations et les objectifs des générations qui viennent.

Comment la France peut bien amorcer sa reprise ? 
Il est clair que le monde d’après la pandémie ne sera pas le monde d’avant. A nous de faire en sorte qu’il soit meilleur. Les mesures annoncées ont été pour le moment à la hauteur des défis identifiés, notamment le recours au déficit budgétaire et les aides pour préserver l’emploi. Cela a été le cas en France, comme à l’échelle européenne, même si, au moment de cette publication, l’accord reste imparfait. Il est néanmoins remarquable que la Banque Européenne d'Investissement (BEI) soit disposée à porter à 240 milliards d'euros sa capacité de prêts destinés à lutter contre la crise économique du coronavirus. Il nous faudra transcender certains débats franco-français, parfois nourris de pures préoccupations politiciennes, et accroître l’ampleur et l’efficacité des mécanismes de solidarité sur lesquels nos entreprises innovantes vont pouvoir s’adosser pour assurer la reprise. Car au-delà des soutiens financiers massifs déjà identifiés, nos entreprises innovantes et nos start-ups doivent pouvoir retrouver un niveau de confiance suffisant pour se projeter dans l’avenir. 

Vous avez consacré un de vos derniers rapports (Global Innovation Index) à l’innovation dans la santé, secteur de haute visibilité lors d’une pandémie. Quelles conclusions avez-vous tiré ? En dehors de la santé, quelles sont les autres branches d’activités sur lesquelles les entrepreneurs doivent se tourner ?
La santé est sans doute le secteur d’activité qui est devenu le plus visible pendant cette pandémie. Par coïncidence, notre rapport de 2019 avait pour thème la santé. Il avait été choisi pour des raisons multiples dont le fait que des signes précurseurs d’une crise sanitaire avaient été pressentis depuis plusieurs années. On pense très souvent à l’innovation dans la santé en termes de nouvelles techniques, voire de nouvelles méthodes d’offres de soins et de diagnostics comme la télémédecine, le télédiagnostic ou la téléchirurgie. Il s’agit bien évidemment d’avancées indéniables. Toutefois, elles masquent en partie une évolution plus fondamentale et plus profonde du secteur, celle du Big Data. La collecte massive de données et leur analyse de plus en plus fine donnent aux médecins et soignants des outils très puissants pour affiner les traitements, anticiper certains troubles, et y remédier.
La crise actuelle a eu aussi le mérite de nous rappeler que l’innovation n’est pas nécessairement synonyme de haute technologie. La délocalisation de productions d’objets et de produits de basse technologie comme les masques, les blouses, les gants, et les gels hydro-alcooliques a montré ses limites, et induira de nouvelles stratégies, souvent novatrices, en termes de gestion des stocks et de logistique. 
Au-delà de la santé, les changements les plus radicaux auxquels l’innovation nous a donné d’assister ont été trans-sectoriels. Les révolutions en cours et à venir de l’intelligence artificielle, des économies de plate-forme comme Uber, de l’accès aux savoirs et des transformations du monde du travail concerneront un large éventail de secteurs. Dans cette transformation, certains secteurs disparaîtront, d’autre fusionneront. La presse, les médias et les télécommunications feront clairement l’objet de redéfinitions massives. Il en sera de même de la bancassurance, des secteurs du loisir et de la culture, du tourisme ou de l’éducation, pour n’en citer que quelques-uns. 

D’après vous, quel rôle peuvent jouer les assureurs pour soutenir les entrepreneurs et les innovateurs ? 
Un innovateur et un entrepreneur ont un point en commun : la prise de risque. Nul ne peut toutefois accepter de prendre un risque sans une chance raisonnable de succès. L’innovateur et l’entrepreneur partagent donc une foi et une confiance en l’avenir. Cette confiance naturellement altérée en période de crise doit être restaurée et maintenue.
Les pouvoirs publics, les employeurs et les assureurs ont tous un rôle irremplaçable à jouer à cet égard. L’assurance contribuera sur au moins trois points clés : redresser l’économie, restaurer la confiance et aider à diriger les ressources disponibles vers les investissements utiles à la reprise. 
En termes de financement, les Etats vont jouer leur rôle, développer des liquidités, générer des dettes. L’assurance peut aussi offrir un soutien et des outils pour rediriger les disponibilités financières dans les secteurs les plus productifs de l’économie. Ceci peut passer par la mise à disposition d’outils de garanties ciblés pour le financement des start-ups et des entreprises innovantes. De même, les PME, ne serait-ce que pour pouvoir maintenir l’emploi, vont avoir besoin des assureurs. Il faudra que ces derniers offrent des mécanismes de solidarité et de mutualisation innovants. Des attitudes de générosité, de soutien sans contrepartie immédiate, de prise de risque supérieure aux normes d’usage feront partie de l’exemplarité que pourra démontrer demain le secteur de l’assurance. 

Article rédigé en partenariat avec Exiom Partners – le 30 avril 2020