START-UP DE LA FINTECH ET COVID-19 : IMPACTS ET PERSPECTIVES

Interview d’Alain Clot, Président de l’association France Fintech qui représente les fintech françaises et promeut l’excellence du secteur financier français dans le monde. Il nous livre son analyse de l’impact de la crise sur le secteur et des opportunités à venir pour les start-up françaises.

Les start-up sont par nature agiles mais aussi fragiles. L’agilité des start-up de la fintech leur a-t-elle permis de mieux traverser la crise ? Comment ont-elles dû se transformer ?
La fintech, c'est-à-dire les start-up spécialisées dans le secteur financier que nous représentons ont elles aussi souffert de la crise. Beaucoup ont connu une baisse d’activité forte, comme l’ensemble du secteur dans lequel elles évoluent, due au ralentissement général et massif de l’économie. Nous avons par exemple constaté une diminution du nombre de paiements liés au commerce traditionnel ou aux évènements. Elles ont aussi souffert pour trouver les financements nécessaires à leur croissance. Ce sujet qui prévalait avant la crise s’est accentué en particulier pour ce qui concerne les plus jeunes d’entre elles.
Elles ont aussi connu, comme la plupart des entreprises, de fortes problématiques de ressources humaines. Les recrutements ont marqué le pas, voire ont été totalement interrompus et une part importante des salariés a été mise en chômage partiel, même si d’après nos observations, le taux de recours à cette modalité par nos start-up est inférieur à la moyenne nationale.
Cela dit, les start-up sont particulièrement adaptables, ce qui leur a permis de s’organiser immédiatement en télétravail, et d’abaisser leurs charges partout où cela était possible, notamment en ce qui concerne la sous-traitance ou les loyers payés.
Certaines fintech ont au contraire bénéficié de la situation. Le confinement ayant imposé de tout faire à distance, des applications liées aux services financiers ont connu une forte augmentation de leur utilisation. Les fintech liées au commerce électronique ont vu aussi leur activité fortement progresser. Même si l'on peut s’attendre à une certaine correction de ces niveaux exceptionnels, nous pensons qu’une part importante de cette augmentation, de l’ordre de 20%, va se pérenniser.
Avec l’Association France FinTech, nous avons réagi rapidement en restant au contact de nos entrepreneurs pour nous informer de leurs difficultés et identifier ceux qui étaient en détresse. Nous avons aussi beaucoup échangé avec les régulateurs et l’Etat. Nous manquons encore de recul, mais à ce jour nous n’avons pas identifié de défaillances, seulement des situations dégradées et la plupart des start-up en difficulté de financement ont trouvé des solutions, au moins transitoires.

Les mesures de soutien économique mises en place en France étaient-elles adaptées aux acteurs de la fintech ?
Les premières mesures de soutien financier annoncées ne concernaient pratiquement pas les start-up. En effet, elles ne se financent traditionnellement que très peu auprès des banques et sont donc en dehors du circuit bancaire au travers duquel les Prêts Garantis par l’Etat étaient délivrés. Si vous n’étiez pas emprunteur avant la crise, il était très difficile d’obtenir un prêt. Le gouvernement a finalement pris conscience du problème en annonçant un plan spécifique de soutien à leur trésorerie. Nous avons aussi travaillé avec Bercy pour que les plateformes de financement participatif soient intégrées au dispositif de distribution des Prêts Garantis par l’Etat.

La crise a provoqué un élan de solidarité inédit. Quelles initiatives ont émergé des fintech ?
Pendant le confinement, nos start-up ont immédiatement démontré leur solidarité alors qu’elles étaient souvent elles-mêmes en position difficile. Les initiatives ont été nombreuses car c’est dans leur ADN de donner un sens à leur travail. Elles ont aussi fait preuve d’une réactivité exemplaire, caractéristique de leurs structures très réactives.
De nombreuses actions ont vu le jour pour soutenir les soignants. Nous pouvons citer parmi tant d’autres l’appel aux dons de Bankin, les services mis en place par Lydia pour optimiser le règlement des téléconsultations, ou encore le don réalisé par Linxo à la Fondation de France, à hauteur de 5€ par abonnement annuel souscrit pendant le confinement.
D’autres initiatives ont permis de soutenir les entreprises et les particuliers en difficultés. Par exemple October a gelé les remboursements du capital des emprunts pendant 3 mois et Kriptown a mis en place un partenariat avec les Business Angels visant à aider les PME à obtenir des financements d’urgence.

Quelle reprise anticipez-vous pour les fintech ? Quelles leçons devront-elles tirer de cet épisode épidémique ?
Selon moi, il ne s’agit pas d’une crise de rupture mais d’accélération, c’est-à-dire qu’un certain nombre de phénomènes qui étaient observables jusqu’alors vont s’accentuer.
Je pense à l’utilisation des applications de paiement, au recours aux néo-banques, à l’utilisation de l’intelligence artificielle pour créer de nouveaux services. Par ailleurs, le segment de la clientèle des professionnels, entrepreneurs et TPE devient un thème privilégié d’investissement pour la fintech. La crise joue ici un rôle d’accélérateur car les entrepreneurs ont eu recours de manière très importante aux applications de paiement à distance et donc aux solutions des fintech. On observe aussi un phénomène de « plateformisation », c’est-à-dire une évolution des modèles vers une offre de services élargie, voire un parcours bancaire quasi complet, qui transforme certaines fintech en néo-banques.
La deuxième conséquence sera probablement un cycle de consolidation, voire dans quelques cas de fusions-acquisitions. Nous voyons émerger progressivement des champions, catégorie par catégorie.
Nos acteurs accélèrent l’internationalisation tant de leur modèle, que de leur financement. Ceci a déjà commencé avec, ces derniers mois, des fonds ou des acteurs internationaux de la technologie et du numérique qui ont investi dans des start-up françaises. On peut citer Tencent (ndlr. le « T » de BATX Chinois) qui a participé à la levée de capitaux de deux champions émergents français : Qonto et Lydia.
Enfin, n’oublions pas qu’au-delà du Covid-19, nous sommes également dans une période de transition liée aux conséquences du Brexit. Il existe une disposition réglementaire au sein de l’Union européenne, le « passeport européen », qui rend valable dans l’ensemble de l’Union un agrément financier obtenu dans un pays membre. Les acteurs basés à Londres, premier centre financier en Europe, vont perdre ce passeport réglementaire européen. Dans ce contexte, la France est plus que jamais un point d’entrée privilégié dans un marché de 500 millions de consommateurs.

Quels sont les atouts et les inconvénients de la France pour attirer les acteurs de la fintech ?
Aujourd’hui la France offre de nombreux avantages. Elle dispose notamment un gisement exceptionnel de compétences, lié à l’excellence de nos formations dans le numérique et en finance, ainsi que des infrastructures globalement performantes. Par ailleurs, l’Etat Français est mobilisé et les régulateurs sont désormais très à l’écoute de l’innovation. La France donne accès au marché européen, via le passeport européen dont nous avons parlé. Enfin, la force des banques et assureurs traditionnels français, parmi les plus solides au monde, est très stimulante. Notons également que créer une entreprise dans notre pays est maintenant simple et rapide.
La France a tout de même ses inconvénients. Le niveau de charges et de fiscalité pèse sur la compétitivité, même si la situation a commencé à évoluer sur de nombreux aspects.
La difficulté principale concerne le financement. Les start-up en France n’ont dans les faits que très peu accès au crédit bancaire. Elles n’ont dès lors que quatre modes de financement : le cercle proche au lancement, l’argent public via les dispositifs efficaces de la Banque Publique d’Investissement, les Business Angels lorsque les start-up sont encore petites et enfin les fonds de capital-risque pour celles qui commencent à faire leurs preuves.
Notre réseau de Business Angels est malheureusement insuffisamment développé, du fait de l’absence de fiscalité adaptée, s’agissant notamment du traitement des pertes reportables contrairement à d’autres pays. La disparition de l’Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) a de façon paradoxale accru les difficultés des start-up, puisque les jeunes pousses étaient soutenues par la déduction de l’ISF des sommes investies, chose maintenant impossible avec l’Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI).
Concernant les fonds de capital-risque, s’ils se sont fortement développés ces dix dernières années, ils ne couvrent pas encore la totalité des phases de financement de manière satisfaisante. Ainsi, l'offre est moins abondante qu’en Allemagne ou qu’en Angleterre sur les phases d’amorçage, c’est-à-dire jusqu’à 500 000€, et d’accélération, de 15 à 35 millions d’euros. Rappelons que nous ne disposons ni d’un marché domestique immense comme les USA ou la Chine, ni d’un grand marché financier de l’innovation comme le NASDAQ, ni de l’immense commande publique chinoise ou américaine.
Ces problèmes de financement engendrent ainsi des difficultés dès les premières années et plus tard pour créer des géants économiques. Ainsi, si la France est le pays d’Europe qui a créé le plus d’entreprises, c’est également celui où le taux de mortalité dans les premières années est le plus important.

Pensez-vous que les acteurs bancaires « classiques » et les start-up de la fintech soient suffisamment armés pour résister aux GAFA ?
Tout d’abord il faut garder à l’esprit que l’on parle de « coopétition » entre banques et fintech, c’est-à-dire à la fois coopération et compétition. En effet, ce double statut cohabite souvent chez une même start-up, qui peut avoir une activité en marque blanche pour le compte des banques et une activité en marque propre, en autonomie, qui vient concurrencer les établissements traditionnels.
Les GAFAM (nldr. Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) et les BATX (nldr. Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), que l’on peut appeler les « Big Tech », constituent le principal défi pour l’industrie financière. Une filiale d’Alibaba, Ant Financial, est d’ailleurs la plus grosse fintech du monde. Sa valorisation est déjà bien supérieure à celle des plus grandes banques européennes.
Tous ces géants ont commencé à investir massivement les services financiers, notamment le paiement. Il se situe en effet au cœur de leur activité de e-commerce, mais surtout constitue une source de données exceptionnelles, qui est leur objectif central.
L’offensive des GAFAM et des BATX dans ce secteur a largement commencé et l’Europe représente un marché particulièrement intéressant pour eux. Dans ce contexte, la France, gisement de compétences qui donne accès à l’ensemble de l’Union européenne avec des valorisations encore modestes peut passer dans leur viseur. Il faut donc aller vite et favoriser l’émergence de champions français et européens.
L’Etat a un rôle important à jouer dans cette compétition. Outre l’amélioration des conditions de financement et une réglementation adaptée, il peut également passer des commandes pour soutenir le secteur, à l’instar de ce que font massivement, depuis l’origine, les Américains et les Chinois, qui se montrent de surcroît totalement protectionnistes.
Enfin, l’accélération des investissements en Intelligence Artificielle est indispensable. Les niveaux qui prévalent actuellement en Europe ne sont qu’une fraction de ceux consentis par la Chine et les Etats-Unis.

 

Article achevé de rédiger le 16 juin 2020 en partenariat avec Exiom Partners.