Dans cette interview exclusive, Xavier Durand, Directeur général de Coface, partage sa lecture d'une économie mondiale durablement déstabilisée. À la tête de l'un des leaders mondiaux de l'assurance-crédit, présent dans 100 pays et au contact quotidien des risques de millions d'entreprises, il analyse les nouvelles fractures du commerce international et leurs effets concrets sur les entreprises françaises. Entre diversification des marchés, montée en puissance des outils de gestion du risque et adaptation des organisations, Xavier Durand explore les leviers dont disposent aujourd'hui les dirigeants pour se projeter dans un monde où l'incertitude n'est plus l'exception, mais la règle.
Coface suit le risque pays et sectoriel en temps réel dans une centaine de pays. Qu’est-ce que vos données vous disent aujourd’hui que les dirigeants d’entreprises ne voient pas encore clairement ?
Notre analyse du risque pays et sectoriel repose sur deux éléments clés.
Le premier, c'est une vision à 360 degrés de l’économie mondiale. On ne se limite pas aux indicateurs économiques classiques : inflation, taux de change, finances publiques mais nous allons beaucoup plus loin. Nous intégrons également des indicateurs sociaux et politiques, parfois moins visibles mais tout aussi déterminants : stabilité politique, tensions sociales, égalité femmes-hommes... Ce sont souvent ces signaux-là qui annoncent les ruptures à venir.
Le second, c'est une lecture structurelle de l’économie. L’examen de la conjoncture ne suffit pas. Certains pays traversent une mauvaise passe mais ont des fondamentaux solides, le Canada en est un bon exemple (une croissance faible mais un marché du travail robuste et des institutions stables). D'autres pays affichent de bons chiffres de croissance, mais reposent sur des bases fragiles. Ce n'est pas la même chose.
Dans l’environnement actuel, prévoir à long terme est quasi impossible. Ce que cherchent les dirigeants, c'est pouvoir couvrir leurs risques à court terme pour exécuter leurs ambitions à long terme. C'est ce que l’expertise en risques pays et sectoriels leur apporte.
Depuis 2020, les crises semblent s’enchaîner sans répit. Sommes-nous entrés dans une ère où l’instabilité est devenue structurelle plutôt que conjoncturelle ?
Oui. Nous assistons à un double phénomène : des crises de plus en plus rapprochées et un effet de cascade où chaque crise alimente la suivante.
La dégradation des finances publiques a été aggravée par le Covid. L'inflation que nous avons connue ensuite est née d'un choc géopolitique : l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Et ce schéma se répète. Chaque crise rouvre des vulnérabilités que la précédente avait laissées à vif.
Dans cet environnement instable, notre rôle n'est pas de prédire la prochaine crise, mais d'identifier les fondamentaux qui résistent. Et plusieurs tendances de fond tiennent bon : la mondialisation d'abord, qui se reconfigure plutôt qu'elle ne recule. En 2025, le commerce mondial a crû de 3,9 %. Le commerce, comme l'eau, trouve toujours un chemin et les entreprises s’adaptent rapidement, reconfigurent leurs chaînes de valeur et trouvent de nouveaux équilibres.
Même si elle reste chaotique, la réduction des inégalités entre Nord et Sud progresse. Nous observons deux tendances : une croissance mondiale durablement plus modérée et l'impact structurel du changement climatique qui pèse déjà sur les économies et les stratégies d'entreprise.
Autrement dit, nous sommes entrés dans un monde moins prévisible, mais pas illisible, à condition d’avoir les bons outils de lecture.
Concrètement, qu'est-ce que cela change à l'intérieur des entreprises ? Observez-vous une transformation réelle dans la manière dont elles s'organisent face au risque ?
Les entreprises n'ont pas le choix : l'enchaînement de crises sanitaires, géopolitiques et environnementales bouleverse le contexte dans lequel elles opèrent.
Ce qu'on observe actuellement, c'est une prise de conscience. Pendant longtemps, les entreprises ont géré leurs risques financiers dans un environnement globalement stable. Aujourd'hui, elles intègrent l'instabilité comme une « nouvelle norme » de la gestion de leurs risques. Cette bascule est structurante.
La plupart d’entre elles cherchent une gestion du risque plus structurée, qui intègre notamment la dimension géopolitique. Mais cette culture de risque est encore récente pour bon nombre, surtout pour les plus petites et les entreprises manquent encore trop largement de temps et de ressources spécialisées pour y répondre. Elles se tournent donc vers des spécialistes : rapports sectoriels, veilles géopolitiques, expertises externes.
Les PME et ETI françaises ont-elles les outils pour faire face, ou ce type de gestion du risque reste-t-il réservé aux grands groupes ?
Contrairement à une idée reçue, la gestion du risque n’est plus un privilège réservé aux grands groupes, même si les PME et ETI françaises restent encore très inégalement équipées et outillées. Notre dernière étude sur le sujet montre des fragilités persistantes (notamment liées aux retards de paiement et aux tensions de trésorerie), alors même que des outils existent pour les anticiper et les maîtriser.
Dans la majorité des TPE/PME (52 %), le suivi des encaissements est directement assuré par le dirigeant. Une centralisation chronophage, puisque 61 % estiment que le temps consacré au poste clients pourrait être optimisé. Les fonctions spécialisées restent très marginales : seules 8 % des entreprises déclarent disposer d’un responsable recouvrement, et 1 % d’un credit-manager.
Résultat : des solutions de financement à court terme ou de sécurisation des créances qui restent sous-exploitées, alors qu’elles peuvent jouer un rôle clé dans la résilience financière. L'assurance-crédit n'est ainsi utilisée que par 10 % des entreprises, bien qu'un tiers des dirigeants en reconnaisse l'efficacité potentielle.
La bonne nouvelle, c’est que ces outils se démocratisent. L’enjeu est de moins en moins l’accès, mais l’appropriation : intégrer la gestion du risque comme un réflexe de pilotage, comme la croissance ou la rentabilité
Coface
Coface, fondée en 1946, entrée en bourse sur Euronext Paris en 2014, est l'un des leaders mondiaux de l'assurance-crédit. Présente dans près de 100 pays, elle accompagne plus de 100 000 entreprises dans la gestion et la protection de leurs créances commerciales. Grâce à ses équipes locales et à ses outils d'analyse du risque, Coface évalue en continu la solidité financière de millions d'acheteurs à travers le monde, permettant aux entreprises de commercer avec confiance, y compris sur des marchés à forte incertitude.
Au-delà de l'assurance-crédit, Coface propose des services d'information d'entreprise, de gestion de créances et de caution, faisant d'elle un partenaire global pour les directions financières et les dirigeants qui cherchent à sécuriser leur développement commercial en France et à l'international.
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