Pourquoi les Français se sentent-ils appauvris alors que les chiffres indiquent le contraire ? Pour comprendre ce décalage entre chiffres et ressenti, nous avons interrogé l’économiste Gilbert Cette, l’un des meilleurs spécialistes français du pouvoir d'achat.
Près de six Français sur dix estiment que leur pouvoir d'achat s'est dégradé ces derniers mois. Pour beaucoup, le chiffre qui incarne ce sentiment mieux que n'importe quelle statistique c’est le prix de l'essence. Depuis le début de l'année 2026, le gazole a atteint 2,33 euros le litre en moyenne nationale mi-avril 2026 . Avant la crise en Iran, un plein de 40 litres de gazole coûtait en moyenne 20 euros de moins qu'aujourd'hui. C'est visible, c'est fréquent, c'est immédiat.
Pourtant, les chiffres officiels racontent autre chose. En 2025, l'inflation a atteint 0,9 % en moyenne annuelle, son niveau le plus bas depuis vingt ans et les salaires ont progressé de 2,3 % en moyenne, deux fois plus vite que l'inflation. En euros constants, le pouvoir d'achat des salariés a gagné 1,5 point. Sur le papier, le pouvoir d'achat des Français s'est donc amélioré.
Qui du ressenti des Français ou des chiffres est faux ?
Les chiffres officiels sont justes. Le ressenti l'est aussi. Mais entre une moyenne nationale et une réalité individuelle, il y a un écart que la statistique ne comble pas.
Pour répondre à cette question, il faut d'abord bien comprendre ce qu’est le pouvoir d’achat. Ce n'est pas simplement le niveau des prix. C'est le rapport entre ce que l'on gagne et ce que l'on dépense : la quantité de biens et de services que l'on peut acheter avec son revenu. Quand les salaires augmentent plus vite que les prix, le pouvoir d'achat progresse. Quand les prix augmentent plus vite que les salaires, il recule. Cette définition est théorique, elle se complique dès qu'on la confronte à la réalité des budgets individuels. Car le "revenu" et les "prix" sont des moyennes. Derrière ces moyennes se cachent des réalités très différentes selon ce que l'on gagne, où l'on vit et surtout, ce que l'on est contraint de dépenser.
C'est précisément cette complexité que nous avons voulu démêler. Nous avons posé la question à Gilbert Cette, économiste, professeur à Neoma Business School.
Le ressenti des Français est-il fondé, alors même que les statistiques indiquent une amélioration du pouvoir d'achat en 2025 ?
Gilbert Cette : « Il faut d'abord distinguer ce qui relève du structurel et ce qui relève du conjoncturel. Structurellement, les gains de pouvoir d'achat sont faibles depuis plusieurs décennies parce que les gains de productivité, qui en sont le moteur principal, sont eux-mêmes très faibles. Conjoncturellement, 2022 et 2023 ont été des années de perte réelle : la hausse des prix de l'énergie liée à la crise ukrainienne a prélevé une part du revenu national que nous n'avons pas pu redistribuer en France. Nous avons eu deux années de répit en 2024 et 2025. Mais en 2026, avec la nouvelle flambée des prix de l'énergie, liée à la guerre au Moyen-Orient, le pouvoir d'achat pourrait à nouveau connaître une orientation à la baisse.
Et puis, il y a une asymétrie bien connue : quand le pouvoir d'achat progresse, chacun absorbe cette augmentation avec contentement, sans s'en apercevoir. Quand il baisse, c'est frustrant. La sensibilité est particulièrement vive sur les dépenses fréquentes comme le carburant. Quelqu'un qui roule voit très bien que son plein, qui lui revenait à 80 euros, lui revient aujourd'hui à 100 euros. Cela provoque un sentiment d'appauvrissement immédiat. »
La statistique nationale traduit-elle fidèlement ce que les ménages vivent réellement ?
Gilbert Cette : « L'INSEE fait un travail remarquable qui ne peut souffrir d’aucun reproche. Mais ce qui est le plus commenté dans les médias, c'est l'inflation pour un ménage moyen. Or personne ne correspond au ménage moyen. Ni vous, ni moi, ni personne pris individuellement. C'est une moyenne calculée sur l'ensemble des Français, quelle que soit leur région, leur niveau de revenu, leur structure de dépenses. L'INSEE permet à chacun de calculer son inflation personnelle sur son site. Mais ce que les gens ressentent dépend de ce qu'ils consomment réellement : là, les écarts peuvent être très importants par rapport à la moyenne nationale. »
Vous défendez l'idée qu'il n'existe en réalité que trois façons d'augmenter durablement le pouvoir d'achat. Lesquelles ?
Gilbert Cette :
- « La première, c'est les gains de productivité. C'est le seul levier illimité et durable : c'est d'ailleurs comme cela que les gains de pouvoir d'achat se sont construits sur les 150 dernières années. Simplement, depuis quelques décennies, ces gains sont à leur niveau le plus faible depuis 150 ans, hors période de guerre.
- La deuxième façon, c'est l'augmentation de la quantité de travail par habitant et, en particulier, du taux d'emploi. La France a encore de la marge : notre taux d'emploi des 15-64 ans est à 69 %, contre 77 % en Allemagne et jusqu'à 82 % aux Pays-Bas (Source : Données Eurostat 2024, publiées par l'INSEE, "Taux d'emploi selon le sexe et l'âge dans l'Union européenne"). Mais c'est un levier transitoire : on ne peut pas dépasser 100 %.
- Et le troisième moyen, c'est la dette. On donne du pouvoir d'achat maintenant et, c'est la génération suivante qui en assumera le coût. C'est une façon de faire beaucoup utilisée en France, mais on est aujourd'hui à un niveau où la vraie question n'est plus d'augmenter la dette, c'est de réussir à la réduire pour ne pas trop peser sur les générations à venir. »
Le taux d'épargne des ménages a atteint 18 % en 2025. Est-ce un signal de bonne santé ou au contraire d'inquiétude ?
Gilbert Cette : « Les deux à la fois, mais avec une dominante claire. La France est structurellement un pays à fort taux d'épargne, c'est un facteur de fond qui ne dépend pas de la conjoncture. Dans la situation actuelle, les comportements d'épargne sont encore amplifiés par l'incertitude.
L'incertitude sur les retraites d'abord : les seniors ont sensiblement augmenté leur épargne (les personnes de 65 ans et plus ont contribué aux deux tiers de la hausse du taux d'épargne entre 2023 et 2024), sans doute parce qu'ils ressentent une inquiétude sur l'avenir de leurs pensions. Et surtout l'incertitude fiscale : les ménages s'interrogent sur les prélèvements auxquels ils devront faire face dans six mois, dans un an. Cette incertitude les amène à mettre de l'argent de côté plutôt qu'à consommer.
A contrario, si la visibilité fiscale redevenait forte, nous pourrions sans doute constater un comportement de consommation plus allant. La visibilité fiscale, c'est la capacité des ménages à anticiper les prélèvements obligatoires : savoir quelles orientations fiscales impacteront leur cas, lesquelles ne le seront pas, et dans quel calendrier. Or en ce moment, chaque débat de politique économique entraîne une réaction fiscale. Les ménages se demandent s'ils devront faire face à des prélèvements supplémentaires ou à une réduction des prestations. Dans ce contexte assez illisible, mettre de l'argent de côté est une réponse rationnelle. »
- Gazole : 2,33 €/L en moyenne nationale mi-avril 2026, contre environ 1,75 €/L avant le conflit en Iran.
- Baguette : en 2026, la baguette coûte en moyenne 1,28 €, contre 0,96 € en 2021, soit une hausse de + 31 % en cinq ans.
- Electricité : les tarifs réglementés ont enregistré une hausse cumulative de près de 30 % entre 2023 et 2025 avec la fin définitive du bouclier tarifaire.