Les infections nosocomiales* figurent parmi les risques les moins visibles et les plus sous-traités de la médecine hospitalière moderne. Elles touchent plus de 750 000 patients par an. Nihal Engin Vrana, docteur en ingénierie biomédicale* formé à Dublin, Harvard et au MIT, a co-fondé Spartha Medical en 2019 pour développer une solution innovante : des revêtements à base de biopolymères naturels, capables de transformer les propriétés antimicrobiennes, antivirales et anti-inflammatoires de n'importe quel dispositif médical. Lauréat du concours « Pour les entrepreneurs j'AGIPI » dans la région Nord-Est, il revient sur la genèse du projet, ses choix d'implantation et les prochaines étapes cliniques.
Pouvez-vous nous raconter la genèse du projet Spartha Medical ?
Notre entreprise est née d'une observation en 2013 dans un laboratoire INSERM : la découverte portait sur le comportement de certains biopolymères* au contact de surfaces médicales.
Nous avons été accompagnés par la Société d'Accélération du Transfert de Technologies (SATT) Conectus dans la maturation technologique et le dépôt des premiers brevets. Spartha est également la première start-up strasbourgeoise à bénéficier de l'EIC Accelerator.
Notre technologie repose sur l'assemblage supramoléculaire* de biopolymères naturels (polypeptides et polysaccharides) dont les propriétés antimicrobiennes* sont intrinsèques, sans additifs chimiques. L'approche est biomimétique : elle reproduit les mécanismes de défense naturels du vivant plutôt que d'y superposer des substances actives. Sa particularité tient à son universalité d'application : les revêtements Spartha s'adaptent à tout type de surface ou de géométrie.
Spartha Medical est constitué d’une équipe plurinationale implantée à Strasbourg. Qu'est-ce qui motive ce choix et comment cette configuration influe-t-elle sur votre capacité d'innovation ?
Strasbourg concentre les conditions qui rendent un projet MedTech* viable à long terme : l'INSERM*, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l'Université de Strasbourg, les hôpitaux universitaires, un réseau d'incubateurs actifs et une position transfrontalière qui facilite les recrutements internationaux. C'est un écosystème incroyablement fécond !
La composition plurinationale de l'équipe obéit à la même logique. Les infections nosocomiales touchent des patients aux profils immunologiques* très différents selon les contextes géographiques et cliniques. Associer biologistes, ingénieurs et chercheurs issus de cultures scientifiques distinctes modifie la façon dont les problèmes sont posés. Les présupposés partagés sont moins nombreux, les angles d'approche plus variés.
Où en est Spartha aujourd'hui ? Quelles sont les prochaines étapes de développement ?
2025 a marqué une accélération sur plusieurs fronts simultanément. En mars, le SNITEM* a sélectionné SPARTHA MEDICAL parmi les douze start-ups les plus innovantes du dispositif médical en France. Nous avons également été lauréats du concours « Pour les entrepreneurs j'AGIPI » dans la région Nord-Est pour le caractère innovant et porteur d’impact. Cette reconnaissance sectorielle s'est doublée d'une présence renforcée à l'international, notamment à Viva Technology en mai dernier et à la BIO International Convention.
Sur le plan clinique, 2026 est l'année décisive. Notre projet SPARTHACUS, soutenu par l'EIC Accelerator à hauteur de 2,4 millions d'euros, arrive en phase de finalisation : l'objectif est de transférer les revêtements antimicrobiens et anti-inflammatoires vers les premiers essais cliniques humains*. En parallèle, le projet 4D-EASLEE, lancé en mai 2025, ouvre de nouvelles pistes sur les dispositifs médicaux implantables* avancés, tandis que Spartha assure la coordination scientifique de NOVA, un programme Horizon Europe 2024-2028* consacré aux revêtements bioactifs* de prochaine génération.
Les applications prioritaires sont aujourd'hui clairement identifiées : implants orthopédiques et dentaires, soins des plaies, et dans une perspective plus large, l'ensemble du matériel chirurgical. Ce n'est pas une diversification opportuniste. C'est la même technologie de revêtement déployée là où le risque infectieux est le plus documenté et le marché le mieux délimité.
Enfin, l'ambition reste celle formulée à la création : devenir la référence mondiale en matière de revêtements personnalisés pour dispositifs médicaux. 2026 est l'année où cette ambition rencontre l'épreuve des essais cliniques.
Les infections nosocomiales en quelques chiffres :
- elles touchent plus de 750 000 patients par an
- elles concernent 1 patient sur 20
- elles provoquent 4 000 décès chaque année
Pour tout savoir sur le concours : c'est par ici
GLOSSAIRE
Infections nosocomiales : infections contractées dans un établissement de santé, sans lien avec la raison initiale de l'hospitalisation.
Ingénierie biomédicale : discipline qui applique les principes de l'ingénierie (mécanique, électronique, chimie) à la médecine et à la biologie. Elle couvre la conception de dispositifs médicaux, de prothèses ou de systèmes de diagnostic.
Biopolymères : polymères (longues chaînes moléculaires) produits par des organismes vivants, comme les protéines, l'ADN ou certains sucres complexes. Contrairement aux polymères synthétiques, ils sont naturellement biocompatibles et biodégradables.
Assemblage supramoléculaire : organisation spontanée de molécules en structures ordonnées plus complexes, sans liaison chimique covalente.
Propriétés antimicrobiennes : capacité d'une substance ou d'une surface à inhiber ou détruire les micro-organismes (bactéries, champignons).
Propriétés anti-inflammatoires : capacité à réduire la réponse inflammatoire de l'organisme, souvent déclenchée lors de l'implantation d'un corps étranger. Limiter cette réaction améliore la tolérance du dispositif et accélère la cicatrisation.
INSERM : Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale, principal organisme public français dédié à la recherche biomédicale.
SATT :Société d'Accélération du Transfert de Technologies, structure de valorisation qui accompagne les chercheurs dans la transformation de leurs découvertes en produits ou services commercialisables.
EIC Accelerator : programme de financement de l'Union européenne, géré par le Conseil Européen de l'Innovation, destiné aux start-ups deeptech à fort potentiel de marché.
Polypeptides : chaînes de plusieurs acides aminés liés entre eux, constituant les briques élémentaires des protéines. Selon leur séquence et leur structure, ils peuvent exercer des effets biologiques spécifiques, notamment antimicrobiens.
Polysaccharides : molécules formées de longues chaînes de sucres simples (glucose, galactose, etc.). Certains polysaccharides comme le chitosane ou l'acide hyaluronique ont des propriétés biologiques exploitées en médecine.
MedTech : contraction de « Medical Technology », désigne les entreprises et technologies développant des dispositifs, équipements ou logiciels à usage médical.
SNITEM : Syndicat National de l'Industrie des Technologies Médicales, organisation professionnelle représentant les fabricants et distributeurs de dispositifs médicaux en France. Il joue un rôle de référence sectorielle en matière de réglementation, d'innovation et de représentation auprès des pouvoirs publics.
Profils immunologiques : caractéristiques propres au système immunitaire d'un individu ou d'une population, influencées par l'âge, les antécédents médicaux, la génétique et l'environnement. Ces variations conditionnent la tolérance aux implants et la susceptibilité aux infections.
SNITEM : Syndicat National de l'Industrie des Technologies Médicales, organisation professionnelle représentant les fabricants de dispositifs médicaux en France.
Essais cliniques humains : études scientifiques réglementées évaluant l'efficacité et la sécurité d'un traitement ou d'un dispositif sur des patients humains. Ils comportent plusieurs phases progressives avant toute autorisation de mise sur le marché.
Dispositifs médicaux implantables : dispositifs introduits chirurgicalement dans le corps humain pour une durée prolongée, comme les prothèses de hanche, les stents ou les implants dentaires.
Revêtements bioactifs : couches de surface appliquées sur un matériau pour lui conférer des propriétés biologiques actives (antimicrobiennes, pro-cicatrisantes, anti-inflammatoires). Ils agissent de façon autonome sans libérer de substances actives dans l'organisme.
Horizon Europe : Programme-cadre de recherche et d'innovation de l'Union européenne pour la période 2021-2027, doté de 95,5 milliards d'euros. Il finance des consortiums internationaux sur des défis scientifiques et technologiques prioritaires.