Les débuts de l’Investissement socialement responsable (1652-1994)

Concept pluriel et en constante évolution, l’Investissement Socialement Responsable (ISR) est le fruit d’une longue histoire sociale, économique et politique. Le bref panorama qui suit permet d’éclairer les différent objectifs et formes que l’engagement progressif du monde de la finance dans cette thématique a pu prendre.

Aux origines de ce qui va devenir par la suite l’ISR, on trouve des mouvements d’inspiration religieuse déterminés à faire valoir leurs convictions les plus profondes dans la vie quotidienne. Leurs actions vont durablement marquer les esprits et donner des idées aux premiers concepteurs de produits d’épargne.

Création du mouvement des Quakers en Angleterre (1652)

 
Face au puritanisme anglican, George Fox définit, en 1652, les premières fondations sur le sol anglais d’un mouvement religieux reposant sur des principes d’égalité et de dignité des êtres humains ainsi que sur un refus de la possession au profit d’une vie en communauté. L’époque étant aux conflits religieux, certains des membres de ce nouveau mouvement vont émigrer vers les Etats-Unis. C’est notamment le cas de William Penn, un aristocrate qui embarque pour le Nouveau Monde et fonde la ville de Philadelphie en 1682. Cette jeune colonie quaker va rapidement devenir prospère, entretenir des relations pacifiques avec les Amérindiens et permettre la diffusion de préceptes de gouvernement d’une société libérale où l’esclavage et le financement de la guerre seront rejetés.
 
 

Lancement du premier fonds « éthique » à Boston (1928)

 
La Bourse de New York existe depuis presque un siècle déjà (1817) quand est finalement lancé le Pioneer Fund par l’Eglise évangélique d’Amérique. Il est le premier produit d’investissement à vocation éthique. Sur fond de moralisation des mœurs américaines et de prohibition de l’alcool (1920-1933), celui-ci propose de placer son argent en filtrant les « actions du péché ». Concrètement, il exclut de son univers d’investissement les actions des entreprises des secteurs du tabac, de l’alcool, de l’armement, de la pornographie et des jeux.
 
 

Création du fonds du 3e Siècle (1972)

Un an après le premier lancement d’un fonds éthique, l’univers de la finance voit apparaître le Dreyfus Third Century Fund. Doté de 25 millions de dollars dès ses débuts, ce produit privilégie les entreprises qui « prouvent dans la conduite de leurs activités par rapport à d’autres sociétés du même secteur ou d’autres industries qu’elles contribuent à l’amélioration de la qualité de vie en Amérique. » Ce deuxième pas de l’industrie des placements marque l’émergence de la prise en compte des critères sociaux dans la gestion de l’épargne.
 
 
 

Lancement du Pax Fund toujours à Boston (1971)

 
La guerre du Vietnam qui s’éternise et l’essor de l’industrie de l’armement suscitent des réactions de la part de l’opinion publique. Des étudiants font pression sur leurs universités pour que celles-ci cessent les investissements dans ce secteur et des citoyens se déclarent soucieux de savoir dans quoi leur épargne-retraite est réellement placée. A Boston, deux pasteurs méthodistes, Luther Tyson et Jack Corbett, vont trouver un gérant qui va les aider à lancer le Pax Fund, le 10 août 1971. Avec une mise initiale représentant 600 000 dollars actuels, celui-ci gère l’argent de deux églises et d’investisseurs privés en excluant de son portefeuille les entreprises qui participent aux dépenses de guerre. Rapidement, l’industrie du tabac et celles ayant des antécédents de pollution rejoindront la liste d’exclusion.

En même temps que se développe un mode de consommation basé sur le refus de l’utilisation trop grande de produits chimiques dans l’agriculture survient ce qui sera considéré comme le pire épisode de pollution atmosphérique européen du XXe siècle.
 

Naissance de l’activisme actionnarial et de la responsabilité des entreprises (1970)

 
L’avocat américain Ralph Nader publie en 1965 un livre intitulé « Dangereuses à n’importe quelle vitesse » (édité en français sous le titre « Ces voitures qui tuent ») dans lequel il reproche aux constructeurs automobiles de ne pas faire suffisamment d’études dans le domaine de la sécurité active et passive des voitures et de commercialiser des véhicules dangereux pour les consommateurs. Relayée dans l’opinion publique à travers un réseau d’association de défense des citoyens, sa campagne débouche en 1970 sur le Project for Corporate Responsability (Projet pour la responsabilité des entreprises). L'idée qui sous-tend cette notion de « responsabilité des entreprises » est que le changement ne peut venir que de la responsabilisation des entreprises face aux maux sociaux causés par leurs actions. En 1971, l’avocat remporte un retentissant procès contre General Motors. Dans la foulée, le gouvernement américain met en place des règles précises en matière de sécurité, de pollution, de contrôles préventifs et de conception des voitures.
 
 

😉L’anecdote : Nos voitures sont aujourd’hui plus sûres grâce à l’activisme actionnarial

Si nos voitures sont aujourd’hui beaucoup plus sûres et bien moins polluantes que dans les années 70, nous le devons en grande partie à l’action résolue de Ralph Nader. Au printemps 1970, l’avocat américain élabore neuf projets de résolutions dont certaines sont présentées l’été suivant à l’Assemblée Générale de General Motors. Celles-ci sont notamment soutenues par certaines universités américaines, elles-mêmes actionnaires du constructeur automobile et sur lesquelles les étudiants ont fait pression. Ces résolutions ont pour but de forcer l'entreprise à changer ses pratiques afin de lutter contre la pollution de l'air, à améliorer la sécurité des véhicules et à favoriser la représentation des minorités. Cette première tentative d'utiliser le pouvoir des actionnaires pour forcer les entreprises à changer leurs mauvais comportements sociaux va attirer tout d’abord l’attention du gouvernement américain puis celle de ses homologues occidentaux. Ceux-ci vont progressivement mettre en place des règles précises en matière de conception des voitures, de sécurité, de pollution et de contrôle technique.

Les principes de Sullivan comme code de bonne conduite pour les entreprises (1977)

 
Les démêlés de General Motors avec Ralph Nader ont convaincu la firme de faire entrer Leon Howard Sullivan à son conseil d’administration. En pleine mobilisation étudiante contre le régime de l’Apartheid qui conduit plusieurs universités à retirer leurs fonds investis en Afrique du Sud, ce pasteur baptiste crée les « Principes de Sullivan ». Ce code de bonne conduite destiné aux entreprises américaines installées en Afrique du Sud pose quelques principes simples tels que la parité des salaires sans condition de race ou d’ethnie, l’absence de ségrégation sur le lieu de travail, la liberté d’association et le droit à la négociation collective. Les sociétés européennes présentes également dans le pays s’en s’ont inspiré pour élaborer leur propre code de conduite.
Cette initiative va marquer le passage de la logique du boycott pur et simple à celui d’une approche basée sur l’incitation des entreprises à adopter de meilleures pratiques.
 
 

L’investissement responsable et éthique apparaît en France (1983)

 
Dans l’Hexagone, l’investissement responsable et le placement éthique apparaissent simultanément grâce à deux initiatives en 1983. La première prend la forme d’un fonds lancé par le Crédit Coopératif avec le Comité catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD). Dénommé Faim et Développement, celui-ci reverse une partie de ses revenus pour la création d’entreprises dans le tiers-monde. Une première en Europe !
La seconde initiative est lancée sous l’impulsion de sœur Nicole Reille qui souhaite financer les retraites de ses coreligionnaires tout en réalisant des placements éthiques. Pour elle, la banque Meeschaert lance le fonds Nouvelle Stratégie 50. Celui-ci va s’appuyer sur une vingtaine de critères, dont notamment la participation des salariés à la valeur ajoutée de l’entreprise, la politique d’innovation et de création d’emploi de la société, l’importance donnée à la formation des salariés ou encore l’emploi de personnes handicapées, pour déterminer ses investissements. Et comme ce produit est éthique, toutes les sociétés qui réalisent au moins 5% de leur chiffre d’affaires dans les secteurs de l’alcool, de l’armement, des jeux d’argent, de la pornographie et du tabac sont exclues d’office de l’univers d’investissement.
 
 

L’éthique rejoint le solidaire encouragé par un syndicat (1994)

 
Dès 1994, la France voit apparaître l’investissement éthique et solidaire. Lancé conjointement par la Caisse des Dépôts et Consignations, les Caisses d’Epargne et le syndicat CFDT (Confédération Française Démocratique du Travail), le fonds Insertion Emplois permet aux épargnants de placer principalement leur argent dans des sociétés cotées en bourse qui pratiquent une politique de l’emploi volontaire et dynamique. Il donne aussi accès, dans la limite de 10% de son portefeuille, à des titres non cotés d’organismes créateurs d’emplois pour les personnes en difficulté.
 
 

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